Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

04 mars 2015

Une respiration

escape

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Il y a eu la nouvelle à Noël, que 2015 sonnerait comme la fin de notre intimité car ma mère devait vivre chez nous, à mi-temps chez ma soeur, sinon elle était sur le trottoir.

Il y a eu effectivement la fin de l'intimité, pendant quelques semaines et l'organisation compliquée autour de mon cycle en partie imprévisible, pour qu'elle ne soit pas là les jours d'hôpital.

Et toutes l'énergie partie en bottage de fesses, engueulade en règle, explications administratives pour la sortir de chez nous le plus vite possible. 

Il y a eu l'arrêt respiratoire de ma mère, dans un état de délabrement physique causé par tant de passivité que celle qui a mené au délabrement de sa vie, réveillée à coup de baffes et d'appel aux urgences et médecin de garde. Le tout dans le canapé de ma soeur qui traumatisée par l'incident se remet aux petites pilules du bonheur.

Il y a eu deux nuits à la surveiller dormir, sur ordre du médecin, avec aucune abnégation filiale mais beaucoup de colère, alors que les douleurs vives des règles commençaient à coloniser mon ventre dans une tristesse immense. 

Il y a eu le jour de récupération trop peu et la fatigue en trop juste avant de prendre connaissance de la procédure de la Fécondation In Vitro, ce qui a mené à une très mauvaise assimilation de l'information, entre cris et pleurs.

Il y a la FIV, plus trash et moins sûre que ce que je le pensais, alors que ce que je pensais me laissait déjà effrayée.

Il y a eu, comme tous les mois depuis 2 ans, trois jours à pleurer mes règles. Seule ou accompagnée des larmes de Spéculoos.

Il y a eu Spéculoos qui est tombé dans les escaliers, du haut jusque tout en bas - tellement peu surprenant, au regard de notre jauge d'énergie nerveuse à moins quinze -  et qui a fait un petit tour par les urgences. 

Il y a eu une dernière insémination, volée au plan d'action initial, qui fut plus douloureuse et éprouvante que les autres. Légèrement plus, mais elle a fait déferler l'épuisement contenu de toutes ces heures passées dans la salle d'attente ou les jambes en l'air sur des fauteuils des gynécos. 

Il y a eu un rendez-vous avec des amis néerlandais bienveillants et ce message inquiet ensuite qui dit à quel point j'ai l'air triste, alors que pourtant je résume les coups durs et insiste sur les bonnes nouvelles, toujours : l'obtention d'une bourse pour m'aider à terminer la thèse et plusieurs entretiens.

Il y a eu des semaines de suspens à presque exploser en plein vol, à attendre de savoir si l'insémination avait fonctionné et si j'avais décroché le job de mes rêves. 

Il y a eu tous les refus qui sont arrivés en quelques jours, clôturant une série de processus de sélection dont j'avais passé toutes les étapes, dans un investissement nerveux considérable masqué sous une apparente calme assurance.

Il y a la mauvaise image que j'ai de moi, quand on me demande où en est ma thèse et que je réponds qu'elle en est toujours au même point, parce qu'entre tous ces bulldozers émotionnels, j'en viens à oublier ce que je réalise malgré tout : qu'hier j'ai écrit 15 pages et que la semaine dernière j'ai envoyé des chapitres en lecture.

Il y a eu des jours de migraine à ne pas pouvoir voir la lumière du jour.

Il y a eu juste après ma grand-mère très malade, à aller voir d'urgence et vomir dans le train à l'aller, à cause du malaise d'être peut-être confrontée par la même occasion à mon père. 

Il y a eu le fait qu'après mon passage elle se soit barricadée chez elle pour mourir, mettant tout le monde à la porte et ne répondant plus au téléphone. Et la dépendance à mon père, seul sur place, à pouvoir intervenir et nous donner des informations concrètes sur ce qui lui arrive. 

Il y a eu l'absence d'information concrète, l'inquiétude pour ma grand-mère recouverte par un lynchage nauséabond de ma personne par mon père, première offensive dont je ne suis plus le dommage collatéral mais la cible et chacune de ces horreurs ressenties comme des coups portés au ventre, qui m'ont laissées désorientée dans ma propre ville.

Il y a le fait qu'elle est maintenant à l'hôpital et que je ne suis pas en état de l'appeler.

Il y a eu vouloir s'acheter des tampons pour ces foutues règles et ne pas pouvoir en raison d'un solde insuffisant et l'angoisse du chômage qui l'accompagne. 

Il y a encore le petit bracelet à mon nom + une gommette de couleur qu'on reçoit des infirmières, qui sert à confirmer la bonne identification de l'échantillon de sperme le jour de l'insémination. Qui ressemble à ces bracelets que portent les nouveaux nés à la maternité, et qu'il est si difficile de jeter sans pleurer un petit être qui n'a pourtant jamais existé.

Et ça, c'est juste les trois derniers mois. Les précédents ont été du même acabit.

Lundi passé, j'ai craqué. 

Et maintenant, il y a la pause. Je ne réponds plus au téléphone, n'appelle personne. Même s'il est question de vie ou de mort. Il y a eu trop de questions de vie ou de mort. ça fait longtemps que je ne donne plus rien à moins d'un cas de force majeure, avec ma famille, mais il faut croire qu'elle se surpasse en la matière. J'ai déplacé tous mes rendez-vous à venir d'un mois, et pris ceux qui devaient être pris en les plaçant le plus tard possible. De l'avis des personnes qui me suivent, je n'ai pas l'énergie que demande la FIV pour le moment. Il y a encore quelques semaines, il m'aurait été insupportable de mettre ce qui me tient le plus à coeur en pause à cause des assaillants. Mais là, c'est une évidence. Suivant le conseil d'une amie, je fais cependant attention à ne pas dire "je ne suis pas capable de" mais "pour le moment, je ne suis pas en état". 

Je prévois des escapades pas trop fatigantes, des moments qui font du bien. Je ne fais que ce que je veux ou peux, sans l'anticiper, au moment où ça se présente, dans l'état dans lequel je suis. Je vois des personnes très malmenées elles aussi. Pas pour parler de choses plombantes, mais pour ne pas être mises sous pression du "relativise, rigole un peu !". Et souvent on rigole quand même, mais c'est pas obligé. Je tente d'enfermer la tristesse dans une petite boîte, en attendant, pour qu'elle ne vienne pas empêcher le repos. On enferme la tristesse dans une petite boîte et on s'aime très fort. On revient aux fondamentaux, à ce qui fait notre force, à l'idée qu'il y a pire ailleurs aussi, même quand parfois le coeur n'y est pas. On reprend une liberté de mouvement, de calendrier, financière et sexuelle qui depuis deux ans est cadenassée par un enfant qui n'arrive pas. Au programme: un hôtel à Maastricht, une semaine à écrire devant la mer. Je me remets doucement à fonctionner pour ma thèse. ça avance.

Et ça durera comme ça autant que c'est nécessaire. 

Posté par Ness - Thor à 19:22 - Mon nombril, entre autres - Commentaires [14] - Permalien [#]

Commentaires

    Quitte à ce que l'on me prenne pour une idiote, j'avoue que j'avais une boule au coeur qui se formait à la lecture de ce billet. Je me demande comment tu as pu encaisser autant... Tu fais maintenant la seule chose qu'il faut faire dans ces cas-là: se recentrer, se ressourcer. J'espère que tout va aller pour le mieux.
    Des bisous et de la paix!

    Posté par Elanorlabelle, 04 mars 2015 à 19:58
  • Même si tu en parlais à demi-mot, je n'imaginais pas que c'était à ce point. Toutes ces épreuves à la fois, que ça doit être difficile... Tu as pris une très sage décision en appuyant sur "pause", et j'espère que tu pourras la prolonger aussi longtemps que nécessaire pour reprendre un peu de forces. Aimez-vous fort avec ton Speculoos.

    Posté par Armalite, 04 mars 2015 à 21:16
  • Merci à vous deux.

    Posté par Ness, 05 mars 2015 à 09:22
  • Je n'avais capté qu'une partie, cette liste est impressionnante. "Pause" est ce qu'il te faut pour le moment, un moment pour faire ce qu'il faut pour toi, pour te faire plaisir. Et ce que j'admire le plus, c'est que malgré tout tu trouves encore la force de mettre des petits mots gentils chez les autres.
    Je t'envoie plein de sérénité et des gros bisous.

    Posté par Sunalee, 05 mars 2015 à 09:32
  • Une pause me semble plus que nécessaire, oui !
    Je te souhaite beaucoup de courage, un peu de chance aussi, et surtout (comme l'a dit un grand philosophe de notre époque), que la "routourne tourne".

    (Oh mon Dieu, 15 pages ! Même pas ce que je produis laborieusement en une semaine !)

    Posté par Anna E., 05 mars 2015 à 10:27
  • Beaucoup de courage et des pensées.

    Posté par Malena, 05 mars 2015 à 10:41
  • Profitez bien de cette pause pour vous retrouver sans stress, sans problème, sans déception, sans "agression", juste vous deux et le moment présent. Passer du mode survie au mode vie (car c'est ce que je lis dans ton texte) est plus que nécessaire ...
    Une bonne déconnexion pour mieux repartir sur ce chemin tortueux, courage

    Posté par Letipanda, 05 mars 2015 à 11:45
  • J'espère que cette pause te fera le plus grand bien. Je pense fort à toi <3

    Posté par Au Fil d'Isa, 05 mars 2015 à 12:31
  • Comme d'autres, j'étais loin d'imaginer cette conjonction terrible. Un flot de pensées douces vers toi et ton amoureux. Du temps pour vous et vous seuls : c'est un cadeau que vous vous faites et c'est tellement simple et précieux.

    Posté par mmarie, 06 mars 2015 à 15:15
  • Effectivement, une pause me semble plus que méritée et approprié. J'espère que cela vous fera du bien à Speculoos et à toi!
    Un jour, quand tu aura le temps, j'aimerais bien que tu m'explique ce que tu sais concernant la PMA. Je voudrais un bébé et je sais que je vais devoir passer par cette case...

    Courage.

    Bisous

    Posté par Stella, 06 mars 2015 à 20:59
  • Je pensais à toi l'autre jour en me demandant ou tu en étais de tes démarches... Mon Dieu, tu as été si forte ! C'est vital, ce décrochage soudain : il faut te protéger, prendre soin de toi, de vous deux.
    Je te souhaite de retrouver très vite la sérénité et le calme.

    Posté par Fileuse, 07 mars 2015 à 10:17
  • Bon courage à vous tous.
    Si je peux aider, à ma modeste échelle, n’hésite pas, je le ferai.

    Posté par Shermane, 07 mars 2015 à 11:22
  • @ toutes: merci beaucoup pour vos mots, votre compréhension et vos propositions d' aide <3

    @ Stella: sans problème, on peut en discuter. D'ici le mois prochain j'en saurai plus. J'ai croisé cette bd aussi, "De père en FIV", j'ai parcouru le début qui m'a beaucoup touchée mais je n'ai pas voulu lire la suite directement parce que je ne savais pas si j'allais devoir passer en FIV et je voulais me laisser le temps. Mais je pense qu'elle est très juste : http://www.allodocteurs.fr/actualite-sante-la-fiv-un-parcours-du-combattant-joyeusement-raconte-en-bande-dessinee-13737.asp?1=1

    Posté par Ness, 11 mars 2015 à 13:08
  • Merci pour ce lien, je vais lire cette BD déjà, ce sera un bon départ!

    Posté par Stella, 22 mars 2015 à 12:42

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