Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

09 janvier 2017

Au revoir 2016

motherhood

Quel meilleur moment pour (tenter de) reprendre le chemin des petits billets posés ici qu’une année qui commence ?

Pendant ces nombreux mois, je me suis engouffrée toute entière, autant que j’ai été avalée (la distinction souligne qu’il ne s’agit pas toujours d’un choix volontaire, mais qu’il l’a aussi été) par la maternité, ce terme abstrait qui cache une adorable et exigeante petite bouille aux grands yeux bleus dans lesquels j’ai un plaisir infini à me perdre (quand je ne lui renifle pas le haut du crâne).

Le plaisir alimente un bonheur immense mais nourrit aussi une absence de limites assez pernicieuse. C’est donc depuis cette vallée de la contradiction avec, à l’horizon, un équilibre qui disparaît aussitôt effleuré, que je vous écris. Une façon de dire que je ne peux pas garantir que je vais réussir à reprendre le blog sur une base régulière mais que j’ai appris à me remettre sans cesse en selle (je savais que l’expérience de la thèse serait utile un jour).

Si j’étais revenue plutôt, j’aurais certainement écrit des pages entières sur la révolution que je venais de vivre. Là, je vais juste la résumer.

Il y a ce que j'ai adoré. J’ai adoré accoucher sans péridurale (par peur de l’aiguille, allez comprendre) accompagnée uniquement d’une sage-femme et de mon compagnon. C’est l’expérience la plus positivement traumatisante de ma vie (je ne trouve pas meilleur qualificatif). Et ce, même si j’ai eu la sensation musculaire durable qu’un train m’était passé dessus les jours qui ont suivi. Alors qu’à la base, la peur d’accoucher était l’une des raisons déterminantes à ne pas faire d’enfant.
J’ai vécu un accouchement et un séjour en maternité respectueux et renforçant, alors que je redoutais les inhumanités légèrement sexistes commises couramment dans les hôpitaux, selon les professionnel-le-s sur lesquels on tombe. Je me suis sentie déboussolée mais paradoxalement plus forte en sortant qu’en entrant à l’hôpital, et ce n’est pas donné à tout le monde. J’ai vécu le magnifique hasard d’être soignée par une étudiante, qui avait suivi mes cours pour faire plaisir à ses parents qui ne juraient que par un diplôme universitaire, mais dont le rêve était de devenir sage-femme. Apprendre avec elle à allaiter ma fille fut un précieux moment de transmission qui bouclait la boucle.
J’ai été agréablement surprise de l’attachement spontané, direct et facile que j’ai ressenti pour ce petit être alors que je pensais que je serais de ces mamans bien légitimement en plein désarroi émotionnel lors de la rencontre de cette intime étrangère.
J’ai aimé allaiter alors que la vue et même l’idée du lait sortant d’un sein était dans le top 10 de ce qui suscite mon dégout. J’ai été relativement surprise par la décontraction dont j’ai fait preuve par rapport à la mise en route de l’allaitement (si ça ne marche pas, on lui donnera un biberon) comparativement à mes capacités de stress dans des tas d’autres domaines de la puériculture. J’ai eu la chance que mon allaitement se termine exactement comme je le souhaitais, par une forme de consentement mutuel avec mon bébé curieux et dissipé qui en avait marre de ne pas pouvoir observer le monde lorsqu’elle avait le nez dans mes nénés pour manger, à peu près au moment où je reprenais le travail.
J’ai pu prolonger mon congé maternité d’un mois sans culpabilité ni difficultés financières grâce à un milieu professionnel bienveillant et une réserve d’argent constituée lors de mon précédent emploi qui ne l’était pas du tout, bienveillant (haha, j’ai utilisé ton argent pour pouponner, vilaine université ultra conservatrice concernant la place de la maternité dans la carrière d’une femme).
Et puis, j’ai un bébé facile à vivre, avec presque pas de coliques ni régurgitation, avec des phases de sommeil et d’éveil régulièrement alternées et qui s’endormait facilement ailleurs que dans nos bras sans pleurer. Je prends un plaisir fou à lui faire découvrir le monde qui l’entoure, la rassurer et la faire rire. J’ai aimé tous les âges, toutes les phases de développement jusqu’à présent.

Si tout cela semble d’une banalité quasi prosélyte sur le bonheur d’être mère, il n’en est rien. Je l’ai vécu comme de nombreux moments d’étonnement par rapport à moi-même, et de nombreuses chances (alors que cela ne devrait pas en être) vu le traitement médical, social et économique de la maternité dans notre société (symboliquement portée aux nues et rendue quasi obligatoire – mes sincères salutations aux résistantes et à celles qui souhaitent devenir maman sans pouvoir – mais, dans la pratique, au bas de l’échelle de la reconnaissance économique et sociale).

Il y a aussi toutes les difficultés, et tout ce que j’ai détesté. Je pensais les aborder en guerrière, les conseils non sollicités et la remise en question collective de tous mes gestes… et c’est ce que j’ai fait. Du coup, j’étais en colère trop souvent, alors que je me pensais assez forte pour faire face sereinement. Pour tout dire, je me sentais heureuse, confiante et à la hauteur dans les soins que je prodiguais à notre bébé quand j’étais seule ou avec mon compagnon (soins qu’il prodiguait aussi, mais sans bénéficier de l’avis collectif). Et intensément et profondément malheureuse en maternité dès que je devais me coltiner le monde extérieur. C’est dire à quel point j’ai réalisé avec encore plus de force qu’il était temps d’arrêter d’emmerder les mères et de n’envoyer QUE des messages de bienveillance et de renforcement.
Je regrette d’avoir tenté par conformisme de « la jouer cool » (parce que la mère moderne dans le milieu social dans lequel j’évolue est parfaite mais avec le détachement nécessaire pour pouvoir encore parler shopping et géopolitique) alors qu’il est légitime de ne vouloir parler que de ça pendant un moment… comme ce serait le cas avec toute expérience bouleversante qui nous occupe entièrement à un moment de notre vie. Parce que « la jouer cool » (ne pas stresser en voyage, ne pas stresser lorsqu’elle ne fait pas la sieste, et j’en passe), alors qu’en réalité un bébé nécessite une énergie et des apprentissages immenses ainsi qu’une capacité à faire face à l’imprévu à toute épreuve, ne fait que minimiser et rendre invisible tout le soin qui est donné. Et que cette idée de la modernité qui consiste à passer sous silence le boulot que les mères se coltinent quand même (qu’il soit équitablement partagé ou non – le plus souvent) est très loin de l’idée que je me fais du féminisme et de la réalisation épanouissante des femmes.
La notion d’égalité qui nous tient tant à cœur dans notre couple a été malmenée, alors que mon compagnon reprenait le travail à la fin de ses 10 jours de congé paternité et que je me spécialisais sans lui dans la compréhension de notre fille. Nous avons eu des difficultés, pour moi, à assumer et affirmer à certains moments que je savais mieux que lui, et pour lui, à l’entendre (ça se rééquilibre avec le temps, non sans séquelle sur la répartition égalitaire des tâches). Sans parler de devoir changer toutes les couches seules, nourrir seule, bercer seule alors que j’avais peur de ne pas tenir le coup physiquement vu l’épuisement. Franchement, on n’est pas trop de deux pendant 3 mois pour s’occuper d’un bébé et lui faire une place dans notre vie.
J’ai longtemps ressenti chacun des pleurs de notre fille avec douleur et angoisse, dans une violente urgence à répondre à ses besoins et trouver une solution. Ce n’est que lorsqu’elle a commencé à gagner en autonomie que j’ai cessé de réagir si vivement. Néanmoins, je frôle quand même l’épuisement nerveux à force de prévoir, anticiper et organiser bien au-delà du strict minimum (que je n’arrive même pas à situer exactement), en boucle, sans répit et avec une légère inquiétude sous-jacente toutes les facettes du quotidien.
Enfin, si je suis d’une patience sans limite lorsqu’elle est malade ou qu’elle se réveille la nuit, j’en ai peu voire aucune lorsqu’elle hurle comme une possédée touchée par l’eau bénite à chaque fois qu’on doit lui mettre des manches. La patience n’étant pas une qualité absolue et déconnectée du réel mais fonction du rythme de vie qu’on nous impose dans un système économique qui considère encore que le travail, c’est la vie.

Il y a enfin tout ce dont je n’ai pas le souvenir, perdu dans le flou de ces 10 mois passés en un clin d’œil. Je me souviens bien de la douleur de l’accouchement et de l’allaitement. Je me souviens précisément de la sensation de son poids sur mon ventre lorsqu’on l’a posée sur moi. Je l’ai trouvée si lourde, alors que l’instant d’avant elle ne pesait rien, faisant partie de moi. Je me souviens à quel point on l’a trouvée belle, à quel point son visage et ses gestes contenaient déjà celle qu’elle devient aujourd’hui mais aussi à quel point elle est différente de ce petit poupon au visage tout chiffonné. Mais je ne me souviens pas clairement de l’état d’épuisement physique. La seule chose qu’il m’en reste, et que j’entre-aperçoit plus clairement aujourd’hui, c’est l’état second dans lequel j’ai vécu ces premiers mois. Et pourtant, si on me proposait de les revivre, je signerais des deux mains, pour pouvoir gouter à nouveau à leur intensité.

Posté par Ness - Thor à 18:09 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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