Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

02 février 2016

La thèse, entre aliénation et perspectives - III

ranking

Quelles perspectives ?

Concernant la pertinence d’une telle formation : la seule façon d'en retirer quelque chose, c'est de savoir pourquoi on commence (la réponse est arrivée pour moi en cours de route) et très vite faire les choix qui vont soigner le CV qui nous mène vers ces objectifs.

Parce qu'une fois à l'intérieur, tu ne trouveras (presque) que des personnes qui t'entretiendront dans l'évidence du doctorat et de la carrière académique, la fierté "d'en être" et quasi personne pour penser pragmatiquement en terme de nombre de places disponibles, d'avantages et inconvénients du doctorat et de sa possible valorisation en dehors de l'université. Il y a une véritable méconnaissance de la façon de trouver un job épanouissant hors de l’université d’autant plus grande que cette idée saugrenue est dévalorisée. Et même en te poussant vers la suite du parcours de chercheur/académique, il n’y a aucune implication concrète de l'université dans ton futur professionnel. Or, étape devenue obligatoire, tu devras te constituer une expérience à l'étranger, ce qui demande un gros investissement et des sacrifices (tout le monde n’a pas l’âme d’un expat). Il ne faut rien attendre, la suite t'appartient. Ainsi que les questions, si tu es du genre à souhaiter te reproduire ou investir dans l’immobilier : où et quand faire un enfant ? Quand acheter un appartement ?

Publier beaucoup et vite dans des revues cotées (alors que la qualité de la recherche, objet peu adapté au rythme de production en chaîne, en pâtit), poursuivre ta carrière à l’international (tandis que ton université embauche des chercheurs internationaux sur base de critères imposés par les classements des universités à l’international, peu importe s’ils auront les compétences suffisantes pour donner cours aux étudiants en français, voire même en anglais) fait monter la cote de ton université mère à l’international et ton cv dans un système qui ne valorise que cela. Si tu ne reprends pas les rênes, on ne te laisse pas faire autre chose. Comme préparer une sortie de secours (en choisissant de consacrer ton temps à un projet inscrit dans la société plutôt que dans les rankings internationaux, par exemple). Mais on ne te donne pas de perspectives professionnelles si tu te plies aux règles du jeu pour autant.  

Pour ma part, je trouve qu’il faudrait aussi sanctionner/valoriser les universités sur le nombre de doctorats qui rentrent dans la société « civile », leur apport à la société en quelque sorte. Le fait est qu’aujourd’hui, tes supérieurs (promoteurs, professeurs,…) en tout genres soignent leur réseau international et plus du tout, comme l’ancienne génération, leur réseau national. Ne compte plus sur eux pour te faire une place dans le monde du travail ici. Ils ne savent même plus comment ça marche.

Cependant, SI tu ne choisis pas la voie de l’international, un job à l'université est aussi une formidable opportunité (dans mon domaine en tout cas) de toucher à tout. En effet, l’université, c’est aussi un lieu où passe de l’argent (jamais assez, certes, mais tout de même) et où il y a un certain nombre de ressources non monétaires mobilisables. Très peu d'autres jobs m'auraient permis, au début de ma carrière, de faire une expo, de la recherche, de publier, de communiquer dans la presse, développer mes compétences pédagogiques, participer à des événements dans le monde associatif, culturel, académique et parfois même les organiser moi-même, en équipe, avec ce que ça demande de gestion pratique (demande, obtention et gestion de subsides, organisation logistique, etc.), de participer au travail d'édition, etc.

J’ai fait des choix en n’ayant pas la carrière académique en ligne de mire, mais aussi l’acquisition de compétences utiles ailleurs. J'ai expérimenté que tout cela est très valorisable et apprécié sur le marché du travail pour des jobs intéressants (si tu réussis l'exercice périlleux de faire voir aux employeurs novices en expérience doctorale la variété de tes compétences dans un CV qui ne dépasse néanmoins pas deux pages).

Pour ma part, je suis très reconnaissante d'avoir pu évoluer dans un centre de recherche qui donnait l'opportunité aux plus "jeunes" de participer et gérer des projets. Ces projets étaient parfois utiles tant pour un CV académique que hors académique. Et parfois pas. Pour moi, communiquer ses recherches dans la société est une des missions de l’université mais dans la course au ranking, ça n’a presque aucune valeur.

Mais il y a des limites à cette formidable opportunité, et elles sont considérables : ce sont les personnes avec qui tu travailleras et les structures existantes au moment où tu seras en doctorat qui délimiteront en grande partie ces possibilités de toucher à tout. Par exemple, un promoteur qui a complètement intégré la course au ranking international te laissera faire peu d'autres choses que de postuler à des colloques et publications internationales. C'est très bien pour accumuler des chances de continuer une carrière académique (quoique, le nombre de réelles opportunités reste le même) mais ça ne te permet pas d'accumuler des expériences valorisables ailleurs. Mais il y a aussi le cas de l'absence de centre de recherche dynamique pour faire tremplin, avec des moyens et un nom sous lequel monter des projets. Ou de l’absence de "supérieurs", disponibles, constructifs, pratiquant le donnant-donnant, investis dans leur rôle de promoteur ou tout simplement fiables. Sachant que tu ne peux pas toujours passer en toute légèreté d'une personne à l'autre en raison de clans et de concurrences internes.

Je ne peux que conseiller d'entrer à l'université le plus pragmatiquement et objectivement possible. Que ce soit dans le but de continuer une carrière de recherche (pour se préserver de l’amertume – bien compréhensible quand on découvre le pot aux roses sur le tard) ou pour travailler hors de l'université ensuite. Tout en sachant que tout dépend du doctorant qu’on veut être, mais aussi malheureusement des personnes qui accompagnent dans cette expérience, qui peuvent être des freins ou des tremplins. 

(Vous avez vu, j'ai réussi à cloturer avant d'accoucher)

(je vous conseille le commentaire de Zéphine sous le post du 7 janvier, qui éclaire tout cela d'une autre façon et qui recoupe largement les raisons pour lesquelles j'ai décidé de ne pas poursuivre à l'université)

Posté par Ness - Thor à 17:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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