Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

21 novembre 2015

Voilà.

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Nous y voilà. Je suis docteure. 

La défense/soutenance était moins malmenante que ce que j'avais prévu. 

Sur cinq membres du jury, seule une a été rude. Mais ses remarques étaient annoncées dans son rapport préalable, qui m'avait été communiqué. J'y étais donc préparée. Les autres (et elle aussi, malgré tout) ont commencé par mettre en relief les qualités de ma recherche. Y a pas a dire, ça détend. Et puis, les universitaires, ça cause beaucoup et très longuement. A la fin de leur laïus, il me restait 3 minutes pour répondre. Je choisissais donc le point qui m'inspirait le plus et la question qui me déstabilisait le moins et je faisais le bonheur du président de séance en répondant de façon pertinente dans le temps imparti. 

Il parait que cette thèse révèle ma ténacité (le sujet demandant de s'accrocher, non pas par son inaccessibilité intellectuelle mais parce qu'il présente plusieurs défis) au service de la subtilité. Un bulldozer en chaussons de danse en somme (par contre, comme pour les pieds des danseuses à l'intérieur de ces jolis chaussons, ça écorche de maintenir l'effort et l'équilibre). ça m'a fait marrer. Et émue, lorsque ça a été confirmé par les proches dans la salle.

Moi qui avait peur de me ridiculiser devant les quelques personnes présentes et d'être frustrée par deux heures qui n'allaient porter, dans mon esprit, que sur les (nombreux) défauts de mon travail, j'ai été agréablement surprise. 

Je suis doublement diplômée (a quoi ça sert? Aucune idée) 

Du coté belge, où les mentions n'existent plus, le président du jury m'a dit en off avoir assisté à une belle soutenance, agréable même pour les novices, pleine de naturel et d'aplomb dans les réponses. Du coté français, j'ai reçu la plus haute mention. Ce à quoi je ne m'attendais pas du tout. Jusqu'à la fin, j'ai ce terrible sentiment d'une recherche non maîtrisée, immaitrisable, qui me dépassait. D'un (moyennement) joyeux bazar dans lequel certes j'amenais plein de choses nouvelles mais qui restait complètement tentaculaire. Et surtout, j'avais en tête toutes ses heures de procrastination angoissée, de pleurs et de politique de l'autruche, qui ne pouvait à mon sens qu'être visible dans le résultat final même si j'avais masqué toutes mes lacunes sous un récit plus ou moins cohérent.  

Ma super acolyte du jour, mon tout petit bébé qui se développe toujours aussi bien dans mon ventre, a fait son job aussi. En me boxant les entrailles la veille lors d'une crise de panique, pour m'enjoindre à/de me calmer (imaginez, je n'avais pas reçu la livraison de mousseux pour le pot de thèse, vous savez, ce truc que je n'allais de toute façon pas pouvoir boire). Elle a aussi, comme a son habitude, suffisamment joué sur mon souffle et mon rythme cardiaque (ça me transforme en mamie de pomper pour deux) pour que je ne puisse de toute façon pas parler trop vite lors de ma présentation. Mon discours n'en était que plus posé et clair. 

Comment je me sens ? Libérée. Et rassurée. Sept ans de travail sans presque de retours sur ce que je fais, à me demander si je suis dans le bon. Pas seulement intellectuellement, mais aussi personnellement : est-ce que je fais suffisamment d’efforts, est-ce que je travaille assez, est-ce que je me donne les moyens de réussir ce que j’entreprends, est-ce que j’ai ma place là où je me trouve, est-ce que tout le monde stresse comme ça, est-ce que je fais les choses à moitié ou est-ce juste ma vision du travail qui est trop exigeante ou mon image de moi qui est trop dévalorisante ?... Sept ans à chercher une façon de me situer par rapport à une norme qui n’existe pas, dans une absence presque totale d’interactions qui permettent de s’ajuster à soi et au monde. Une traversée du désert. 

Je suis donc enfin rassurée de ne pas être à côté de la plaque (expression vague qui montre que je ne sais pas très bien à propos de quel type de plaque je cherchais une réponse). Et je me rends compte en même temps que je l’ai été souvent, à côté de la plaque, en entretenant une insécurité et une auto-persécution alors qu’en fait, tout allait bien, je faisais les choses correctement. Je tente de m’en souvenir, pour tous les domaines de ma vie. D'autant plus que la prochaine expérience sans repère arrive bientot (3 mois).

Pour l’instant l’effet perdure. Je tiens à le signaler parce qu’habituellement, je suis une pro pour décortiquer un bon moment et y trouver des failles embarrassantes. Là, je ne me souviens que du positif (les hormones?) et je reçois des messages de personnes ayant eu vent d’une défense «brillante» et qui me félicitent. Au cas où mon esprit tordu commencerait à gâcher ça, c’est un bon rappel à l’ordre.

Je me sens aussi formidablement amoureuse de mon Spéculoos et très bien entourée. 

Qu’est ce qu’on fait maintenant ? On se prépare à l’accouchement, à l’arrivée d’un petit bout, on déménage à l’intérieur de son propre appartement, on prend du temps avec les gens qu’on aime, on continue sa mue pour réussir à rendre utile ses connaissances dans un autre domaine, on se laisse le temps d’émerger, de tester, d’avoir une vision d’ensemble avant de se relancer dans mille projets, on essaye de trouver une façon de vivre heureux dans un climat triste, angoissant et pourri, on fait face à deux trois choses angoissantes qu’on avait mises de côté par manque d’espace mental et émotionnel disponible (notamment, la vente de la maison de ma grand-mère). 

Respirer. Et me dire que ce que je suis est suffisant. 

Posté par Ness - Thor à 22:49 - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

    Félicitations chère docteure! C'est drôle et beau de lire cette fin de thèse mêlée au développement de ce petit bout dans ton ventre. Ça me fait sourire, elle est rigolote et pleine de surprises la vie

    Posté par Elanorlabelle, 21 novembre 2015 à 23:30
  • Ce que tu es est plus que suffisant. Ce que tu es est formidable Bravo pour ta soutenance, ton doctorat et surtout tous les efforts fournis pendant 7 ans. Et plein d'amour pour ta petite acolyte qui t'a si bien aidée
    Gros bisous <3

    Posté par Au Fil d'Isa, 22 novembre 2015 à 13:12
  • Ce poste remue beaucooup de choses pour moi, et il serait bien trop long de les développer ici. Alors je me contenterai de te dire "félicitations pour cette fin grandiose (les félicitations du jury, c'est pas rien!), je n'ai jamais douté une seule seconde que tu arriverai au bout de cette épreuve quoi que tu en ai pensé".
    Des bisous à toi-et-crevette

    Posté par Zéphine, 22 novembre 2015 à 23:31
  • Pensées nocturnes, bises pour deux & bravo x mille !

    Posté par mmarie, 23 novembre 2015 à 02:40
  • Très joli billet
    Évidemment, il me parle (sauf que moi, la hargneuse a refusé de sortir de la salle de délibération tant qu'on ne me retirait pas les "félicitations du jury"... bonne ambiance >.>). Tu t'es accrochée et tu n'as rien lâché. Tu peux être vraiment fière et personne ne pourra t'ôter ce que tu viens d'accomplir Pour le reste, chère Docteure, du tout beau tout doux est à venir !

    Posté par Akroma, 23 novembre 2015 à 13:39
  • Félicitations, chère docteure Je suis ravie de savoir que la mini-bout-de-chou se porte bien, et toi aussi. (Et Spéculoos aussi, bien sûr)
    Des bises, et encore bravo !

    Posté par Anna E., 26 novembre 2015 à 21:36
  • Merci @ toutes
    @ Akroma : c'est dingue, quel manque de classe, de politesse, de distinction O_o
    @ Zéphine : merci pour cette foi à toute épreuve. J'espère que tu n'es pas trop remuée quand même! J'ai aussi été remuée très négativement après le dépôt. Une sensation de "tout ça pour quoi au juste". Je suppose donc que les sensations sont ambivalentes
    @Isa : merci d'enfoncer le clou

    Posté par Ness, 27 novembre 2015 à 16:52

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