Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

11 juin 2015

Tournant, sens et symboles.

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J’ai passé deux jours à veiller ma grand-mère.

En m’habituant à cohabiter avec mon père, dont la présence nocive me heurte.

J’ai assisté à son dernier souffle.

Mes règles sont arrivées dans le quart d’heure. Je n’étais pas enceinte, ma seule confidente filiale sur le sujet venait de s’éteindre. Je n’étais pas triste du ventre, j’étais sous le choc de l’avoir perdue. Je me suis demandée comme survivre à cette journée, avec mon ventre qui se tord et aucun antidouleur ne faisant effet, comme d’habitude.  

Nous avons organisé ses obsèques dans l’après-midi. L’employée des pompes funèbres a demandé s’il n’y avait pas d’enfant à mettre à la suite de mon nom sur le faire-part. Et m’a enjoint de m’y mettre, il serait temps !

Ma sœur m’a regardée avec compassion. Mon compagnon a serré ma main un peu plus fort. J’ai continué à regarder fixement devant moi .

La date de l’enterrement a été fixée. Le jour de notre rendez-vous pour la mise en place de la FIV. Mon compagnon a annulé le rendez-vous.

J’ai passé un entretien  d’embauche le lendemain à 14h.  Parce que ma grand-mère était une guerrière et que je sens en moi cette force.

C’était un entretien de convictions, entre compétences techniques et racines intimes de l’engagement.  J’ai parlé des femmes, de leur colère, de leur force, de leurs blessures.
J’ai parlé de ma grand-mère, mais pas de son départ. Je n’ai pas flanché.

J’ai fait plusieurs allers-retours dans mon village natal qui me donne la nausée pour continuer à préparer les obsèques. Avec ma sœur. A deux, on peut tout faire.

J'ai dit au prêtre que je pensait ne pas croire en Dieu. Mais que ma grand-mère a  prié indéfectiblement pour ses deux petites filles même quand elle était fâchée avec Lui. Alors, bien que j'aie encore une relation moins claire avec Dieu que celle qu'avait ma grand-mère, je pouvais bien et souhaitais prier pour elle.

J’ai reçu un coup de fil m’annonçant que j’avais le job pendant que j’écrivais le discours pour la cérémonie à l’église. J’ai indiqué que je ne pourrais commencer qu’après les obsèques.

J’ai regardé les pivoines, émouvantes, magnifiques et fragiles, que j’avais achetées pour elle, dans mon salon. J’ai senti sa présence, la symbolique de tout ça. Puis j’ai bugué. J’ai regardé le plafond, immobilisée par le court-circuit provoqué par la rencontre des émotions contradictoires.

J’ai assisté aux obsèques. Une grand-tante vue une fois tous les 10 ans m’a demandé si j’avais des enfants, il serait temps ! juste avant d’entrer dans l’église. Trois minutes avant que je monte raconter ce que je voulais raconter à ma grand-mère, avec la nausée et l’incertitude de tenir le choc.

J’ai dit à ma grand-mère : je te retrouve dans toutes les femmes que je rencontre dans mes recherches.

Le lundi, j’ai commencé mon nouveau travail. Avec  la sensation révolutionnaire d’absence d’angoisse professionnelle. Je me sens à ma place. Je travaille sur les mêmes sujet qu’avant, mais dans une dynamique collective, bienveillante, engagée et sensible. Ce que je fais a du sens. J’emporte mon bagage d’intellectuelle, je le lie de la créativité comme je l’ai toujours souhaité, et je le mets au service des femmes du milieu d’où je viens.

Pour la première fois depuis plusieurs années,  je me sens bien. Je profite à fond de cette sensation tellement forte qu’elle surpasse même la petite tristesse quotidienne du ventre vide.

Mardi, une bombe explose dans mon bien-être. Notre père, que nous appelons Voldemort car nous ne pouvons plus prononcer « père » ou « papa » à son égard, nous annonce que sa gonzesse (terme qui convient à la relation malsaine qu’ils entretiennent) est enceinte. Il choisit de faire un autre enfant, alors que ses deux filles le supplient depuis 2 ans de se conduire en père et de prendre les décisions honnêtes pour arrêter de leur faire du mal en permanence et en continu. C’est injuste, à tellement de niveaux, et au niveau de mon infertilité. J’ai le ventre qui hurle de colère. Ce n’est pas comme ça que c’est censé se passer.

Ma grand-mère me manque tellement. Ses mots biens sentis et plein d’humour sur cette situation. Son soutien. Je me sens perdue dans un no man’s land de la filiation : plus rien avant, rien après.

Je me reconnecte au positif du moment. Au supermarché, je me laisse surprendre par une chanson-bateau de Céline Dion qui passe dans les baffles du rayon légumes.

« On ne change pas », tout ce chemin, à la fois errance et parcours initiatique, pour arriver au bon endroit. J’ai mis les costumes d’autres et adopté des poses de combat.  Maintenant, je me retrouve.

Au travail, je bosse parfois sur et avec les vieilles mamys. Je vais écouter l’une d’elle, je pleure un peu. Je ris aussi, et je suis galvanisée par le mot laissé par une jeune fille à la fin de la journée : «  je rentre chez moi ce soir en sachant que je suis féministe, alors que je n’avais pas réalisé jusqu’ici que je l’étais ». C’est ça mon job, maintenant.

Au travail, je bosse aussi sur la maternité. Ça ne s’invente pas.

Au travail, en bossant sur la maternité, j’apprends que mes responsables directes ont connu la FIV. Ça ne s’invente pas. Elles m’assurent une oreille attentive et compréhensive pour toute absence pour raison médicale. Mon job ne complquera pas notre parcours en FIV.

On a repris rendez-vous. La date qu’on nous a proposée, le 18 juin, est le jour de l’anniversaire de ma grand-mère.

Entre temps, je travaille tout le temps. La date du dépôt de ma thèse est le 28 aout. C’est chaud avec un temps plein. J’ai des horaires de fou.

Je n’ai pas le temps d’écrire l’histoire de ma grand-mère. L’ambivalence : j’ai peur de l’oublier mais je sais qu’elle est inscrite en moi, et qu’elle se continue.

Mais là, tout de suite, demain, c’est la lecture du testament. J’appréhende toute ma sensibilité à fleur de peau, et le spectre de l’épuisement. Je serai avec ma soeur. A deux, on peut tout faire. 

Posté par Ness - Thor à 12:47 - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

    voilà, tu me fais pleurer...

    Posté par Sunalee, 11 juin 2015 à 13:36
  • Ce que tu écris renferme une telle force que la tristesse qui pourrait m'envahir à la lecture des ces lignes d'où transperce ta douleur est balayée par un sentiment d'admiration. Je trouve ta façon d'appréhender ces évenements admirable et courageuse.
    Je t'envoie ce que je peux, toute ma sympathie.

    Posté par Elanorlabelle, 11 juin 2015 à 15:55
  • J'admire ta force et ton courage. Je croise tout ce que je peux pour le 18 juin. Et moi je suis croyante alors vous êtes dans mes prières. Courage.

    Posté par Malena, 11 juin 2015 à 20:14
  • Cést malin, je pleure maintenant, parce que sur bien des niveau ça résonne en moi...
    Par contre, vous n'êtes pas juste à deux pour être plus fortes. Vous êtes bien plus, puisqu'on est là aussi pour vous, et surtout parce que votre grand-mêre est présente elle aussi...
    (Et j'aime beaucoup ta description de ta relation conflictuelle à Dieu)

    Posté par Zéphine, 12 juin 2015 à 00:09
  • Merci pour vos petits mots. Le but était de garder une trace de tout ça, et vous donner des nouvelles par la même occasion, pas de vous faire pleurer <3

    Posté par Ness, 12 juin 2015 à 08:58
  • Merci pour vos petits mots. Le but était de garder une trace de tout ça, et vous donner des nouvelles par la même occasion, pas de vous faire pleurer <3

    Posté par Ness, 12 juin 2015 à 08:58
  • Alors moi je ne pleure pas, parce que j'ai un coeur de pierre
    Mais je trouve que tout ça est très injuste, et que les gens feraient décidément bien de réfléchir à deux fois avant de se mêler de ce qui ne les regarde pas, et aussi que je t'admire de rester lumineusement droite dans toutes ces épreuves. Et j'espère que ça t'a fait un peu de bien de coucher tout ça par écrit.

    Posté par Armalite, 12 juin 2015 à 19:25
  • Ce que tu écris contient tant de choses... C'est vertigineux, bouleversant et galvanisant à la fois. Lucidité + sensibilité, quelle force.
    Je suis trop émue et trop pressée par mille obligations pour trouver maintenant les mots justes, quelque part entre la compassion et l'admiration que j'éprouve si intensément à te lire.

    Posté par mmarie, 13 juin 2015 à 14:53
  • Et moi, je souris, je suis fière de toi, j'ai hâte de te voir, je sais que tu n'es pas seule, et je me dis que le 18 juin est une date merveilleuse, c'est la date à laquelle, l'année passée, j'ai commencé une autre vie

    Posté par Sophie, 15 juin 2015 à 16:34
  • Ton texte est magnifique! J'en ai les larmes aux yeux!
    Je lis ça bien longtemps après son écriture et j'en suis désolée!

    Je te présente toutes mes condoléances pour ta grand mère! Je sais ce qu'est de perdre un être cher et j'ai aussi ressenti cette "force" étrange lorsque que cela m'est arrivé! Depuis tout a changé ou plutôt tout change dans ma vie et la force de l'être disparu qui maintenant m'habite m'aide tous les jours!
    Je te souhaite de traverser cette épreuve de manière pas trop cahotique et surtout que la force de ta grand mère sois avec toi et t'aide tous les jours à l'avenir!

    Nous sommes le 18 juin, toutes mes pensées t'accompagne et j'espère qu'enfin l'enfant que vous désirez tant arrive!

    Bisous

    Posté par Stella, 18 juin 2015 à 09:43

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