Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

20 novembre 2014

Allégorie de fin de thèse

IMG_0925

 (source : mon instagram)

Mon contrat est terminé (depuis un mois), ma thèse ne l’est pas. C’est la situation que je voulais éviter. Et pourtant, j’ai pu tester que je ne me dissolvais dans l’air, comme j’avais tendance à le penser, le jour où sonnait la fin de l’échéance. Que je ne disparaissais pas de la surface de la terre dès l’inscription au chômage. J’avais cette image de couperet en tête, et il n’est pas tombé. Reste l’endurance, qu’il faut continuer à avoir, sans cadre. Mais le cadre avait disparu depuis bien avant l’échéance. C’est bien en partie la raison de ce retard.  

Avec les jours consacrés au combat contre l’infertilité, entre autres. J’ai appris que mon corps, comme celui de Spéculoos, était cassé. Mais comme l'hôpital avait perdu les résultats de l’examen qui avait mis cette nouvelle assez intimement perturbante au jour, on ne savait pas exactement où et comment. Pendant deux mois, j’ai supplié les médecins qui n’ont pas fait preuve d'excès de zèle malgré leur bourde, de repasser un examen douloureux plutôt que de continuer le processus à l’aveugle, risqué pour le futur de notre couple, sur leur conseil obstiné mais jamais étayé. Conseil après lequel ils n’ont plus répondu à nos questions. Supplier pour être soignée, dépendre de personnes absentes, supplier de re-prêter son corps à un examen qu’on craint et qu’on ne veut pas refaire, ce fut rude pour les nerfs. Nous avons obtenu gain de cause, et un mal pour un bien : le deuxième examen a montré que je n’étais pas cassée, en fait. Ce fut une éclaircie dans la façon nouvellement sombre d’appréhender mon corps. Le coup de fouet des réactions de joie partagée, entières et spontanées, de la part des rares personnes à qui je me confie de ce parcours, là où leurs réactions et conseils dans les temps plus compliqués sont souvent maladroits et vexants et m’avaient fait me demander si ces gens me voulaient vraiment du bien ou s’ils étaient seulement occupés de me juger. J’ai goûté les bienfaits de revenir à une émotion positive, pure et essentielle sur un chemin encore long (d’autres nouvelles mitigées sont arrivées après). Je prends grand soin à collecter et archiver dans ma mémoire les moments de bienveillance à mon égard, et ils ne sont pas rares. 

L’autre frein, c’est l’angoisse de l’écriture. Quoique, au milieu des diverses turbulences (ma famille m’a fait beaucoup de mal aussi. Sauf ma soeur qui va bien, mieux, et avec laquelle je compte une certain nombre de fou-rires à faire pipi dans sa culotte ces derniers mois), la thèse est devenue l’élément le plus gérable. Au-delà des premiers mois, après avoir affronté un certain nombre de pages blanches, elle était loin, l’angoisse de l’écriture, et tant mieux. Je pense que dès le départ j’ai voulu que cette thèse ne soit pas tout, car j’en avais peur. Il fallait donc qu’elle ne soit qu’un élément de ma vie, important mais comme les autres. J’ai donc entamé d’autres projets. Mais ceux-ci ne se sont pas hyper bien présentés et ont fini par prendre plus de temps, d’énergie et d’endurance que prévu. Cette stratégie s’est révélée à double tranchant. Voilà, je pense que je vis l’année qui me demande le plus d’endurance depuis mon plus jeune âge. Et pourtant j’ai souvent fait preuve d’endurance. 

Je ne suis pas en retard de beaucoup. Mais le retard enfle. Je parlais de l’absence de cadre comme ralentisseur. Personne ne m’attend quelque part, pour détourner la prose d’Anna Gavalda. Les personnes dont c’est le job de me faire concrétiser et dont j’ai besoin ne fut-ce que formellement et administrativement, sont (pour l’une) surbookée au mieux, (pour l’autre) réellement défaillante au pire. Je déteste être en position de les relancer sans arrêt, de les supplier de faire ce pourquoi elles sont en fait payées (bis). Je déteste aussi être dépendante de personnes défaillantes. Ça me rappelle des angoisses et colères enfantines. J’ai compris plus tard que l’absence d’intêret pour l’échéance était du certes au manque de pro-activité professionnelle mais aussi à la gloriole universitaire. Alors que je m'inquiétais de l’échéance de fin de contrat en raison d’un loyer à payer et de l’envie de passer à autre chose professionnellement, pour mes chers universitaires hiérarchiquement en charge et sortis de la cuisse de Jupiter, rien n’est grave, tant qu’on continue à exister dans l’université. Ce que je continue à faire, tant que je suis inscrite en thèse... mais on ne se nourrit décidément pas des mêmes choses.

L’absence de retour sur mon travail me ralentit, car l’angoisse de la page blanche fut remplacée par l’angoisse de faire de la merde, pour parler vulgairement. Je pensais qu’écrire était produire du nouveau savoir à partir de matériaux bruts. Un défi intellectuel incommensurable que j’allais relever grâce à une tête bien remplie. J’ai réalisé qu’écrire, c’est pour moitié produire du savoir, et pour moitié au moins masquer les faiblesses de sa recherche. C’est réaliser, au moment de la mise en oeuvre, quelque chose qu’on ne pouvait pas réaliser avant : les micro-erreurs, les mauvais choix, les approximations invisibles à l’oeil nu de plusieurs années de travail de terrain qui nous éloignent de la thèse qu’on aurait vraiment voulu produire. Toutes ces choses qu’on a essayé de faire au mieux et de contrôler au maximum mais qui nous ont échappées quand même un peu. Ecrire c’est être confronté à leur véritable ampleur, et faire preuve de virtuosité langagière pour masquer les trous de son gruyère. Il s’agit d’utiliser ses capacités rédactionnelles acquises dans la pratique régulière du discours scientifique pour tromper un lecteur qui, s’il n’est pas dupe, est déjà passé par là. Du coup, écrire, c’est avoir le nez sur ses erreurs en permanence, s’y confronter la boule au ventre, lutter pour se convaincre que ce qu’on produit est proportionnellement plus important que ce qu’on ne résout pas, mais se demander tout le temps si on a réussi le tour de passe-passe d’en convaincre le lecteur. J’ai donc désespérément besoin que quelqu’un me lise car je m’épuise dans cette sensation de, peut-être, ne pas y arriver et j’ai envie de fuir. 

Et puis, il y a le marché du travail et cette envie de faire autre chose, en plus de l’obligation légale de chercher un emploi lorsqu’on bénéficie des allocations de chômage. Une énergie positive me prend lorsque j’épluche les annonces, lorsque je soigne mon C.V., lorsque je passe des entretiens. Elle m’éloigne d’autant plus de cette thèse, où règnent la solitude et l’angoisse, mais pourtant aussi, parfois, la satisfaction des chapitres couchés sur le papier et l’idée qu’il serait vraiment insupportable de ne pas l’achever. 

Je vis une période de transition bizarre dans laquelle je ne sais plus très bien qui je suis et ce que je veux le plus. Si ce n’est être de l’autre côté du tunnel. J’espère que cette envie d’en avoir terminé avec tout ça sera suffisante pour pallier au reste. 

Et vous, ça va?

Posté par Ness - Thor à 10:47 - Mon nombril, entre autres - Commentaires [5] - Permalien [#]

Commentaires

    Tu n'imagines pas comment tout ça résonne en moi... Enfin si, tu dois certainement très bien imaginer! A peu de choses près, j'aurai pu écrire ce texte mot pour mot il y a quelques mois.

    Sinon moi ça va... Je me suis enfin "sortie les doigts du cul" pour vaincre ma déprime post-thèse (enfin "post", c'est faux, elle était déjà bien présente pendant): je vais voir une psy, j'ai remodelé complètement mon CV pour ne plus mettre l'accent sur mes beaux diplômes mais sur ce que je suis vraiment, je postule à droite à gauche pour des jobs opposés à ce que j'ai toujours fait mais que je VEUX faire maintenant (rare certitude acquise pendant la thèse), je couds, je cuisine, et j'ai même relancé mon blog.

    Bref, j'essaye de me reconstruire et récupérer une vie normale.

    (Gros hug virtuel. Pour tout. Et tout le reste. Vraiment)

    Posté par Zéphine, 20 novembre 2014 à 11:26
  • Oh comme il résonne, ton billet ! à des échelles diverses et toutes proportions gardées quant à l'écriture et son ambition. En tout cas il y a de l'écho.

    Les questions concernant, en gros, le désir ou le projet d'enfant sont de celles que je m'interdis formellement de poser, parce que chaque histoire est particulière et que je sais à quel point elles peuvent être douloureuses. Donc je ne demande rien, non parce que je m'en fous a priori, mais parce que ça ne me regarde que dès lors qu'on m'en parle. Bref, je m'embrouille. Ce que je veux dire c'est : si tu veux, je suis là - et nous sommes presque voisines, en fait.

    Posté par mmarie, 20 novembre 2014 à 15:02
  • Toute proportions gardées, en te lisant, je me revoie un peu lorsque j'écrivais mon mémoire de master. Trois années, une première de recherches relativement agréable, une seconde, douloureuse car il fallait que je mette tout en ordre et que j'écrive tout ça, une troisième, parce que les deux premières n'avaient pas été suffisantes, très difficile.
    Aujourd'hui, je reprends goût à la recherche, loin du cadre universitaire et j'ai besoin de mes notes de master. Mais même deux ans après, c'est encore une plaie pas tout à fait refermée.
    C'est fou comment de la recherche et de l'écriture, ça peut faire des dégâts...

    Posté par Elanorlabelle, 20 novembre 2014 à 21:36
  • Courage!

    Comme tu as raison pour les trous dans le gruyère!! tout le long de l'écriture de ma thèse je me suis dit "faut vraiment pas faire confiance à ce qui est écrit dans une thèse!!". C'est horrible de voir tout ce qu'on aurai pu faire et qu'on n'a pas fait et essayer de colmater le trou comme on peu pour faire illusion!

    Pour le reste, tu as raison c'est très difficile d'écrire si il n'y a personne pour te faire des retours sur ton manuscrit. Tu ne peux pas demander a un ami thésard/chercheur de ton labo de jeter un œil? Ce ne sera peut être pas aussi bien que tes directeurs mais toujours mieux que rien... Si je pouvais comprendre ton travail je te relirais bien!

    En tous cas courage, tu as fait la plus grosse partie du travail, plus que quelques semaines/mois!

    Bises!!

    Posté par Colette, 22 novembre 2014 à 10:35
  • @ Zephine: je suis ravie d'avoir de si bonnes nouvelles de toi et merci pour les hugs je suis passée aussi par les phases de transformation du C.V. qui s'adapte petit à petit à mes véritables envies et aux demandes des employeurs.

    @Mmarie:

    @Elanorlabelle: lorsque j'ai eu la chance de pouvoir publier mon mémoire, les premières heures de re-travail se sont passées dans les larmes. Et pourtant, il fut écrit sans trop de douleur mais m'y replonger m'a fait mal aux yeux.

    @Colette: merci. c'est rassurant de savoir que les trous dans le gruyère sont une expérience partagée J'ai mis quelques thésardes-copines sur le coup. Mais elles sont à l'abandon comme moi, donc nous naviguons toutes entre entraide et besoin de sauver nos propres meubles du marasme.

    Posté par Ness, 28 novembre 2014 à 10:04

Poster un commentaire