Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

05 juin 2014

Infertilité : le moment juste avant le grand saut

biterness

Lorsqu'on a commencé à se douter qu'on avait de sérieux problèmes pour faire un enfant, on a eu besoin de soutien amical. Le plus dur à l'idée d'en parler, c'était de s'éloigner de l'image de la parfaite grossesse qu'on n'annonce qu'une fois qu'elle est là, comme une surprise, à une assemblée étonnée et heureuse. C'est comme ça que j'envisageais devenir parent, comme un défi terriblement intime et privé ET comme une aventure sociale et partagée. J'ai fait le deuil de ma vie rêvée (vraiment pas depuis longtemps sur ce point précis mais tout de même).  

Or, je ne l'avais pas vu venir, mais au plus ça dure, au plus la situation s'inverse. L'image comme dans les films, ça fait un petit temps que je l'ai oubliée et je ne m'en porte pas plus mal. Au fur et à mesure, je voulais juste répondre honnêtement au "comment ça va ?" des personnes les plus proches, même si je n'avais pas besoin d'en parler plus d'une minute et demi, de l'enfant qui ne vient pas. Juste pour arrêter de creuser le décalage entre moi et le monde qui ne sait absolument pas ce qui se trame dans ma vie. On avait besoin de plus de soutien qu'au départ aussi. Besoin de passer du temps l'un sans l'autre quand les tensions s'installaient, l'un sans l'autre mais bien entourés. 

C'est là que je me suis rendue compte qu'il ne suffit pas d'accepter de se confier, il faut une personne qui accepte d'entendre. On a réalisé que nous n'avions pas "élu" les personnes au courant, elles étaient juste plus ouvertes. D'autres ne nous entendaient tout simplement pas. Parce qu'ils étaient tellement persuadés de connaître notre calendrier de vie qui plaçait un bébé plus tard qu'ils n'entendaient pas le contraire, parce qu'un événement dans leur vie s'engouffrait complètement dans la brèche que je venais de tailler avec ma bite ou mon couteau pour entamer une discussion plus personnelle, parce que le monde reste aussi simple pour eux "qu'un bébé quand je veux, si je veux". Les gens, même très proches, n'entendent rien. A partir de ce moment là (le moment où malgré toi, sur un bref coup de mou, tu as versé tes premières larmes en public et que tu réalises que tu peux le faire sans que personne ne remarque rien), la solitude n'était plus de mon fait, le résultat de mon silence. Alors, ma solitude est devenue colère (pas celle dont je parlais l'autre jour) et déception. Avec la peine, elle me tenait éveillée la nuit. Elle pouvait s'infiltrer pendant des heures au moment où je vidais mon esprit pour me concentrer sur mon travail. 

Lundi, on a fait assez platement et maladroitement, entre pudeur et déception réprimée, notre coming out auprès d'une amie, afin de faire éclater cette bulle d'indifférence et de solitude dans laquelle ont vit depuis un petit temps maintenant, histoire de ne pas sortir de là avec trop d'aigreur vis-à-vis des gens auprès desquels on a pu concrètement chercher du soutien à un moment ou a un autre et qui ont répétitivement fait la sourde oreille. 

Je pensais que je pourrais alors passer à autre chose. Je suis persuadée qu'on ne peut rien réclamer à ses amis. Les gens font ce qu'ils veulent et surtout ce qu'ils peuvent. Il y a juste à prendre acte. Surtout, après, s'adapter et passer à autre chose. Et se concentrer sur les personnes qui sont présentes. Mais, outre le fait que les sujets difficiles ne manquent pas pour le moment (mettre la plupart de ses projets de vie à l'arrêt pour suppléer financièrement aux bêtises de ses parents en fait partie et j'ai cherché, je n'ai pas trouvé de façon de bien le vivre), je ne suis pas sentie plus légère ni plus concentrée sur le positif. Ce lundi avait été tellement bizarre, je ne savais pas quoi en penser.

Et puis, à ce moment, une amie s'est manifestée. Elle me demande des nouvelles une fois tous les 3 mois, me propose qu'on mange un bout entre potes, puis me laisse dans le vent une fois les nouvelles relativement peu joyeuses (malgré les formes) envoyées, et va manger avec ces mêmes potes en me laissant dans l'ignorance. D'où vient-il qu'une amie enceinte, du bon côté de la barrière, puisse ne pas faire le pas qui la ferait passer au-dessus de son malaise. D'où vient tant de maladresse? Alors qu'à chaque fois qu'il l'a fallu, j'ai accompli le marathon depuis ma peine jusqu'à elle, parce qu'il n'est pas bon de laisser des amitiés se gâcher pour ces bêtises. Marathon d'autant plus long que les proches qui voyaient cette peine me culpabilisaient d'être jalouse, envieuse ou en colère, alors que c'était juste "difficile", un genre de difficile beaucoup moins manichéen. 
Je réalise que si on a le droit de se protéger des soucis des autres et de ne pas partager leur peine, il est beaucoup plus malvenu de ne pas participer à leur bonheur. Socialement, on a pas droit à la même latitude, malgré qu'on soit du mauvais côté de la barrière. Il est très malvenu d'être triste dans une chambre de maternité. 

Juste avant les essais médicaux, je suis lourde de tout ça (et de bien d'autres choses encore qui dépassent le domaine amical évoqué ici). De toutes ces déceptions, petites solitudes, tensions, colères à mille visages, peurs, inquiétudes et mauvais souvenirs qui ont le temps s'installer pendant le long moment que dure l'infertilité. Toutes ces choses qu'on imagine pas rencontrer et qui empêchent de participer, comme ces autres qui débarquent pour ne voir que le dénouement, à la joie d'une l'équation médicale simple (un couple infertile + un médecin x 4 mois = 94% de chance de bébé). Simple et joyeux sont d'ailleurs des grands mots quand tu t'apprêtes avec anxiété à voir le bulldozer de la médecine te passer sur le corps et à garder tes espoirs à un niveau raisonnable parce que chat échaudé craint l'eau froide. Malgré tout, je suis reconnaissante envers certains amis qui me rappellent ces chances de réussite, quand il prennent alors consciemment le relais d'une chose qu'ils savent que je n'ai pas les moyens de goûter entièrement en ce moment. Mais ma plus grande crainte aujourd'hui, alors que je peux passer des heures à errer comme une folle furieuse dans des contrées peu reluisantes de ma palette de sentiments, c'est de ne pas réussir à me départir de tout ça. De faire un enfant, certes, mais de le faire triste, seule et en colère. 

Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour trouver la porte de sortie.

Posté par Ness - Thor à 10:21 - Mon nombril, entre autres - Commentaires [8] - Permalien [#]

Commentaires

    Je ne vais pas prétendre que je comprends ta tristesse et ta colère spécifiques, nous savons toutes les deux que ça n'est pas le cas. Mais de manière, disons, générique, je comprends la tristesse, je comprends la colère, je comprends le sentiment de ne pas pouvoir parler aux proches de ce qui nous ronge, l'impression de devoir se comporter comme si rien ne nous rongeait, cette pression au "tout va bien je suis hyper zen" à gérer en plus du reste. Je n'ai pas de solution ou de remède miracle à te proposer, mais je t'envoie mes meilleures pensées pour les trouver toi-même.

    Posté par Armalite, 05 juin 2014 à 11:07
  • Lorsque l'on sait cette souffrance et/ou qu'on l'imagine, je trouve que c'est aussi une position délicate: en parler ? Si oui, de quelle manière ? Comment l'approcher cette souffrance ? Comment faire pour tenter de la soulager - provisoirement - et ne pas l'accentuer ? Que dire et ne pas dire ? Etre naturelle quitte à blesser involontairement ou faire attention ?
    Si je dis ça, c'est que j'ai toujours eu du mal à "gérer" les souffrances personnelles de mes amis. Non pas que je suis insensible ou que je ne veux pas en parler, j'ai juste du mal à savoir COMMENT en parler. Peur d'être trop directe, peur de faire souffrir inutilement, peur d'être à coté de la plaque, peur de parler avec trop de détachement. Bref, PEUR. Mais du coup, j'imagine que ça peut se percevoir comme de l'indifférence...
    Ceci étant, je ne pense pas que ce soit le cheminement de tout le monde. Beaucoup (trop) préfèrent rester dans un monde tout rose (enfin, selon eux) et évacuer ce qui ne colle pas dans leur cadre parfait. Et ceux-là, sans scrupules, je ne les considère pas comme des amis.

    Et tu sais, votre enfant, vous ne le ferrez pas seuls, parce que autour de vous, ceux qui vous aurons soutenus, ce qui auront écouté et bien ils seront fort probablement là quoiqu'il arrive.

    Posté par Elanorlabelle, 05 juin 2014 à 11:52
  • Je ne suis pas spécialiste pour faire de longs commentaires, mais sache que si tu as besoin de parler, je suis là. N'hésite pas. J'ai toujours apprécié nos rencontres.

    Posté par Sunalee, 06 juin 2014 à 10:10
  • Je ne pense pas qu'il existe des mots pour apaiser ta douleur et ta colère et on ne se connait pas "en vrai" mais toutes mes pensées t'accompagnent! je sais que je serai un jour dans le même cas que toi (chéri stérile de naissance et apparemment j'aurai les ovaires polykistiques et ça n'aiderai pas) et je ne sais pas comment je réagirait à ce moment là! Je comprend ta sensation de solitude, je la subis aussi pour d'autre raisons!

    Si jamais tu as besoin d'une oreille pour t'écouter, je le ferai volontier ! Par contre comme le dis Elanorlabelle, c'est parfois difficile de savoir comment en parler, comment réagir pour une personne extérieure.

    Courage! je t'envoie pleins d'ondes positives!

    Posté par Stella, 06 juin 2014 à 22:26
  • Tes mots me touchent beaucoup parce que je suis passé par là et que, même si le bonheur a enfin frappé à notre porte, la jalousie et la souffrance sont toujours là.
    Face à ça, notre couple est devenu plus solide mais nous avons laissé "partir" certaines relations, parce que les gens ne comprennent pas ou parce que nous n'étions pas/plus capable de faire face à leur fertilité brandie à la moindre occasion.
    Je te souhaite beaucoup de courage face à ce difficile parcours.

    Posté par Kaellie, 08 juin 2014 à 10:31
  • Câlin.
    Avec des ondes positives dedans.

    Et courage. La seule "bonne nouvelle" que je suis capable d'entendre quand ça ne va pas, c'est qu'à un moment, d'une manière ou d'une, ces choses pénibles seront derrière, seront passées.

    (Oui, c'est un peu vain dans un commentaire internet, je sais. Le cœur y est pourtant)

    Posté par C., 25 juillet 2014 à 16:35
  • Un petit bonjour en passant et beaucoup beaucoup de pensées positives pour toi. Je ne prétendrais pas comprendre ce par quoi tu passes, étant (un peu par hasard) du bon côté de la barrière mais je suis admirative de ton courage et de ta lucidité face à tout ce que tu traverses.

    Je peux toutefois t'assurer d'une chose : j'ai débuté ma grossesse seule, triste, et en colère, assaillie par mes névroses et par une forme de retour de bâton psychologique auquel je ne m'attendais pas (coucou trauma). Incapable d'écrire et même de parler pendant des mois, alors que j'aurai dû être folle de joie.

    Finalement le temps fait beaucoup, on grandit, on s'apaise et on se construit. Tout ira bien.

    Posté par Fileuse, 19 août 2014 à 09:17
  • @ Fileuse: merci pour ces mots apaisants ("tout ira bien"). J'espère que tu trouves ton équilibre toi aussi, je t'embrasse bien fort.

    @ C. : ce n'est pas vain du tout!

    @ toutes: Merci beaucoup pour votre compréhension et vos encouragements

    Posté par Ness, 09 septembre 2014 à 15:35

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