Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

18 décembre 2013

Carnet de thèse

endurance

Quand je m'y suis mise, à la rédaction de ma thèse, je me faisais l'effet d'un chiot qui sait qu'il va être emmené chez le vétérinaire et qui tire sur sa laisse en sens inverse de toutes ses forces. Je plaçais mon corps devant mes bouquins et mon ordinateur mais mon esprit freinait des quatre fers. La mise en route a été lente et laborieuse. Le but était de rester derrière ce bureau quoiqu'il arrive, rester coûte que coûte malgré la boule dans le ventre. En apnée s'il le faut. En s'y enchaînant à la rigueur. Bref, m'obliger à faire un truc qui fout la trouille à tout mon corps et mon esprit alors que la réaction instinctive qui jaillissait (et ce toutes les 5 minutes), c'était la fuite.

Et puis, petit à petit, la boule a disparu. Il a fallu plusieurs semaines. Je n'ai pas réalisé tout de suite. 

Ma concentration arrivait à se fixer plus de 5 minutes sur un objet de recherche. Je levais la tête et 20 minutes étaient passées sans que je ne m'en rende compte. Parce que j'avais l'esprit absorbé, et plus l'esprit agité. L'esprit agité qui, pour tenir face à ce qui s'apparentait encore à de la torture, demandait d'être stimulé par plein d'autres choses en même temps, afin de ne surtout pas être en tête à tête avec son bourreau. Celui qui levait toutes les minutes la tête de sa feuille en passant par l'horloge et l'une ou l'autre page internet a fini par se concentrer. Je suis passée d'un écoulement du temps hachuré à un écoulement du temps fluide. 

Même qu'un jour, en quittant mon bureau, profitant d'un peu de recul depuis la porte entrebâillée pour avoir une vue d'ensemble, je me suis prise d'affection pour cette table, ce fauteuil, ce plaid et ce thé à moitié vide à côté de mon ordinateur. C'était devenu un nid douillet, contrastant toujours plus avec le froid qui augmentait dehors et que je ne devais jamais affronter, et accentué par l'idée que les choses avançaient.

Puis de fluide le temps a commencé à devenir trop rapide à s'écouler. La date du rendez-vous avec mes deux promotrices approchait, il fallait rendre pour la lecture. J'avais souhaité pouvoir physiquement m'enchaîner et voilà que j'y étais malgré moi. Il y a eu de très longues journées où je n'ai fait qu'écrire, lire, modifier, relire, réécrire. C'est là que j'ai commencé à avoir des réactions imprévisibles. Les premiers effets secondaires de la rédaction, certainement. Je me suis sentie de plus en plus handicapée du corps, à force de ne plus l'utiliser. Et comme j'était complètement détendue - n'est-ce-pas, chaque manifestation physique de perte de capacités autres qu'intellectuelles eut un impact émotionnel démesuré. 

J'ai pleuré quand j'ai raté la béchamel pour le gratin de choux fleur. Alors que j'ai toujours fait de la béchamel au grumeau. J'ai pleuré quand j'ai perdu au badminton pour la septième fois en deux week-ends consécutifs. Alors que quand je me suis mise à ce sport, je ne savais même pas qu'on y comptait les points. A bien y réfléchir, je n'ai même jamais eu l'ambition de gagner. A ce sport là ou à une autre, d'ailleurs. J'ai même fondu en larme un jour que j'ai avalé ma salive de travers deux fois de suite. 

Jusqu'à la nuit blanche qui a précédé l'envoi d'un joli document PDF de 75 pages. Le lendemain, je fus dans l'impossibilité de me reposer. Lorsque je fermais les yeux, je voyais défiler des notes en bas de page. Lorsque je les ouvrais, j'avais la tentation d'aller modifier le document (ce que j'ai fait 3 fois avant la relecture effective qui tardait à arriver). Alors, portée par la tendance obssessionnelle qui accompagne généralement un manque de sommeil et une absence presque totale de loisirs, j'ai entrepris de réparer notre grille-pain. J'en ai fait une affaire personnelle. Je me suis formée en électro-aimant (c'est ce qui retient le levier du grille-pain en position basse le temps que la tartine grille, si tu veux tout savoir) sur Wikipédia et j'ai envisagé de fabriquer mon propre tournevis avec un réchaud à fondue. Pour finir, ça n'a pas été nécessaire. Heureusement, car de réchaud à fondue, je n'en avais point. Je n'avais sous la main qu'un chalumeau de cuisine que Spéculoos m'avait formellement interdit d'utiliser avant récupération de mes facultés physiques et mentales. 

J'étais un peu déçue, je dois te l'avouer. Premièrement parce que j'avais envie d'en découdre et que sortir la grosse artillerie m'aurait bien plus. Deuxièmemement, parce que rien à l'intérieur de ce grille-pain ne ressemblait de près ou de loin au dessin technique proposé par la malhonnête encyclopédie en ligne. Quoiqu'il en soit, j'ai vaincu la société de l'obsolèsance programmée et du "tout jetable". A la fin de l'opération, mon grille-pain fonctionnait.

C'est à peu près là que j'aurais du venir te voir, chère lectrice, cher lecteur, pour te tenir informé(e) de mon état et du passage de cette étape. 

Seulement, voilà, dans le désordre : 

J'ai eu un gros coup de mou. J'ai beaucoup appréhendé le rendez-vous parisien avec mes deux promotrices pour un retour sur cette première partie. Entre temps, Spéculoos a eu un accident de voiture sans blessés (et sans plus de voiture, depuis, bien qu'on la paie encore) mais avec un gros choc post-traumatique soigné au xanax qui nous a fort occupés. Par ailleurs, je ne savais pas si je devais me réjouir d'avoir écrit un septième de ma thèse ou être effrayée qu'il ne s'agisse en fait que d'UN SEPTIEME, MAZETTE, seulement UN SEPTIEME de ma thèse et qu'il m'en restait encore six comme ça à coucher sur papier. Et puis ma réunion parisienne, qui m'a valu un commentaire positif dans l'ensemble, m'a aussi apporté des réponses rassurantes à certaines questions, et très angoissantes à d'autres. Alors il a fallu que je m'y remette. Et tout à recommencé comme en 40. La boule, le chiot, le véto et l'endurance. 

Par contre, ce qui a changé par rapport à la rédaction de cette première partie, c'est que maintenant, mes potes proposent de me fournir en petit électro-ménager défectueux pour mes moments de détente. Il parait qu'un grille-pain en panne depuis l'an 2009 a même été exhumé d'une cave à cette occasion. 

Posté par Ness - Thor à 14:32 - Sans collègues, sans pantalon - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Je suis très sensible à l'humour que tu mets dans le récit de tes angoisses. Je ne sais jamais si je dois rire ou compatir, et je finis généralement par faire les deux

    Posté par Armalite, 18 décembre 2013 à 15:43
  • Je n'ai malheureusement pas de grille-pain à réparer.... mais cette dernière partie de ton billet m'a bien fait rire !

    Pour le reste, je suis comme toi: j'ai énormément de mal à commencer mais après quelques efforts, ça va tout seul. Et comme mes projets ne sont pas aussi longs, je ne "dérape" pas

    Posté par Sunalee, 18 décembre 2013 à 15:56
  • Courage

    Courage, tiens bon, c'est la dernière ligne droite. Heureusement ça ne va pas durer indéfiniment, et d'ici quelques mois, quand les beaux jours reviendront tu auras certainement terminé! Il y a des moments fort difficiles dans une thèse, qui nous font dire "mais bordel qu'est ce qui m'a pris de vouloir faire ça?!" mais il y a aussi des moments très enrichissants et puis à la fin, une soutenance où les membres du jury annoncent "le jury a délibéré et nous conférons à Mlle le grade de docteur de ll'Université "! C'est pour bientôt pour toi, dans 1 an tout pile pour moi! Bon courage!

    Posté par colette, 19 décembre 2013 à 12:43

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