Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

20 février 2013

L'histoire d'un corps - Partie II

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Aujourd'hui, j'ai avancé sur un certain nombre de points. Je ne fais plus de crises de larmes, de détestation et de découragement avant de sortir, quand ma garde-robe ne m'offre pas la perfection et la sécurité que je souhaite dans tous les domaines de ma vie. Je porte plus souvent des vêtements amples mais pas pour me cacher. Parce que j'ai décidé qu'être une vamp séductrice en colère en toute occasion était une négation de mon plaisir et de mon confort. Passer la journée à vérifier le positionnement millimétré d'une tenue trop près de corps qui oppresse et immobilise défie toute logique (il n'y a qu'a voir le contraste que cela présente avec le vêture de la gent masculine pour en prendre conscience). Je respire et je choisis mon degré de féminité selon l'humeur du jour.  

Aujourd'hui, je pensais en avoir fini avec la dénigration. Or, je n'ai fait que bâillonner l'angoisse de grossir. Je l'ai reléguée au second plan en décidant qu'elle ne dirigerait plus ma vie mais je ne l'ai pas faite disparaître. Je pensais m'être foutue la paix, alors qu'en fait j'ai surtout fait l'autruche. Je ne me suis pas apaisée en profondeur.
Comment je le sais? Parce que le malaise revient durant mon sommeil. Ces temps-ci, j'ai repris du poids mais je fonctionne tous les jours sans accroc par rapport à ce constat. Par contre, il y  a peu encore, chaque matin, je me réveillais avec la sensation d'être projetée pour la journée dans un corps qui n'était pas le mien et qui me dégoûtait un peu. J'ai réussi à enterrer cette sensation, à penser à autre chose. Je ne voulais pas me tyranniser, le moment ne s'y prêtait pas. Réussir à faire ça, ça ressemblait déjà à une avancée. Mais la nuit passée, j'ai dormi dans un t-shirt plus petit que d'habitude. J'ai passé la nuit dans un demi-sommeil délirant à exécrer les contours de mon corps en contact avec ce tissu ajusté qui révélait les nouveaux kilos.  

Pourtant je trouve des tas de jolis corps ronds sincèrement émouvants. Je sais aussi que j'ai la chance d'avoir un corps harmonieux à la jolie taille marquée même quand il s'épaissit. Mais je puise là-dedans des mantras à faire tenir debout plus que des certitudes ou des vérités constitutives. Je passe des journées de fille pas trop mal gâtée par la nature sans laisser deviner la queue d'une de ces sensations toutes noires à l'intérieur vu qu'en dehors de ça, je vais plutôt bien. C'est un combat de tous les jours. Un combat, c'est très loin de la bienveillance. Ce n'est pour sûr ni la mienne ni celle de l'autre, apparemment. En effet, je dois bien me rendre à l'évidence, dans ma tête il n'y a que les gens parfaits qui peuvent faire l'amour et qui ont droit à des mains bienveillantes sur leur corps puisque, cerise sur le gâteau, je suis incapable d'avoir une sexualité quand je me sens grosse et ce malgré le désir de l'autre. 

Je n'ai jamais rencontré les contours de mon corps, sinon de manière fugace, les jours où les mantras se montrent particulièrement efficaces. Mes contours se sont à chaque fois dissipés dans cette fuite en avant où l'on rencontre de gros noeuds psychologiques. Mon alimentation a été construite et est vécue comme une lutte contre mes angoisses de déterminisme. Comment je considère la nourriture aujourd'hui? Soit comme un combat: c'est le moment régime. Soit comme un repos: c'est le moment où j'arrête de faire un effort, car les efforts sont partout et que je suis fatiguée. C'est l'instant  "ce soir, je ne me persécute pas pour toujours faire mieux et faire plus, je reprendrais le combat demain". Pour moi, la nourriture n'est pas le réconfort comme le dit la formule consacrée, mais plutôt une pause dans le surpassement. Quand je suis fatiguée longtemps, le combat ne reprend jamais et je grossis de façon exponentielle. 

En conclusion: que je sois en mode combat ou en mode repos, je ne me nourris toujours pas à partir de moi ni à partir de ce dont mon corps a besoin. Malgré toute la réflexion dont j'arrive à faire preuve et étalage ici, je ne sais pas comment briser ce cercle vicieux. 

Des personnes dans mon entourage à l'enfance sans bonbons ni soda semblent penser que le poids est mathématique, aussi simple qu'une équation calorique. Une question d'éducation. Elles associent facilement santé et minceur et ont un petit rictus de désaprobation quand elles voient du gras, dans la nourriture ou sur une personne. Je me dit "bienheureux les simples d'esprits", ceux qui n'ont aucune conscience de tout ce qu'un corps peu porter comme passif. En réalité, ça me met en colère. Je leur en veux pour l'image déplorable qu'elles doivent avoir de moi et de mon hygiène de vie (image qui affleure ça et là), avec de telles certitudes. Mais force est de constater que je suis pareille qu'elles, au moins tout aussi dure. A cela près que j'ai lié santé mentale, réussite et minceur dans une équation psycho-calorique. L'échec à long terme de régimes pourtant sains et accompagnés médicalement m'ont montré qu'il faut que je résolve les deux parties de l'équation pour me stabiliser et atteindre une forme d'apaisement.

Surtout, ni ces personnes ni moi n'accordons de raison d'exister, de beauté ou de capacité d'émouvoir à ce corps. Il n'est qu'un défaut à résoudre et l'objet d'un jugement. Je leur en veux, à ces amis sains de corps et d'esprit, de me faire ressentir ça. Mais c'est toujours plus facile que d'échapper à mon propre dégoût. 

Le fait est que malgré la lecture de l'article de teparlerdemavie, je ne me suis toujours pas regardée dans un miroir pour m'aimer un peu. Je pourrais là quitter l'ordinateur et me planter devant le miroir en pied de la salle de bain et poser mes mains sur mes contours mais je ne le fais pas. A chaque fois que j'y pense, je visualise l'échec de la tentative et je classe l'activité dans la case des choses vaines. Je ne sais pas très bien ce que j'évite ni de quoi j'ai peur exactement, parce que généralement, essayer quelque chose d'incongru et d'irréaliste ne me pose pas de problème. 

 

Voilà donc dans les grandes lignes et jusqu'à ce jour l'histoire de mon corps, dont mon corps est absent. 

Posté par Ness - Thor à 08:25 - Mon nombril, entre autres - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires

    J'ai lu tes deux billets, et je ne sais pas trop quoi te dire, si ce n'est que je t'admire de réussir à mettre des mots sur tout ça.

    Posté par Anna E., 20 février 2013 à 09:46
  • Très intéressant tes deux derniers billets, et je crois que n'importe qui peut se retrouver un jour dans ce que tu dis, quel que soit le "problème" avec son corps. Et, pour ma part, je ne pense pas qu'il y ait une solution, mis à part faire la paix avec soi-même, qui ne dure que quelque temps.
    Je comprends ce dont tu parles, la relation avec la nourriture, le regard des autres sur ce que tu manges (ou non), le jugement, le combat, celui qu'on abandonne un soir, un jour, une semaine, tout simplement parce qu'il y a trop de choses à faire pour pouvoir continuer ce combat sainement pour le moment. Celui qu'on arrête quand on a décidé de ne plus se prendre la tête, et qui a pour conséquence de nous faire culpabiliser de l'avoir arrêté plus tard. Et puis, ce regard sur toi-même, presque obsessionnel, qui en découle, qui te fait porter large pour cacher, pour être à l'aise, pour ne plus être engoncée, et qui finit par te faire culpabiliser pour ta non-féminité/"non-sexytude", ou juste en avoir marre de cacher. Pourquoi faudrait-il cacher ? Alors tu t'autorises telle ou telle chose. D'où vient le besoin de s'autoriser des choses qui sont naturelles chez d'autres ? Et puis tout le passif (souvent mauvais) qui est caché derrière nos réactions, nos réflexes, notre incapacité à voir et/ou accepter, dont on ne veut pas se détacher. Car lorsqu'on croit s'être débarrassé de cette angoisse, elle resurgit sans prévenir, parfois après un tout petit rien, mais elle nous reste familière.
    Tout cet ensemble de choses qui fait que tu n'es pas à l'aise avec toi-même, et donc tout autant avec ton amoureux dans l'intimité. De mon côté, avant de perdre du poids, j'ai énormément complexé sur mon ventre, et il était rare que j'autorise l'homme à enlever mon haut, juste pour ça. Maintenant que j'ai perdu du poids, je l'ai perdu trop vite, tellement que j'ai les marques de mes vieilles vergetures qui "plissent et brillent", et pas que sur le ventre... Ça ne se voit pas quand je suis habillée, ma silhouette est "jolie" maintenant, mais nue ... Je n'aurai jamais pensé que perdre du poids engendrerait un nouveau problème d'image de soi. C'est un nouveau combat engagé avec l'homme et le haut (et tout le reste en fait^^). On gagne une bataille, une autre commence.
    Le pire dans tout ça, c'est que c'est un mal-être que les autres ne comprendront pas toujours, soit parce que "franchement t'abuses, ton corps est bien/ mieux/ parfait", "tu ne peux rien y faire tu es comme ça", "je t'aime comme tu es", etc. Mais pour toi, ce n'est pas suffisant.
    Le face à face avec le miroir, il se passe en plusieurs étapes selon moi. J'en suis à l'étape : "je me trouve souvent belle habillée devant le miroir, parfois en sous-vêtements, jamais nue (car il n'y a plus rien pour cacher)". Le but du jeu étant de changer les quantificateurs de cette phrase à long terme.

    Voilà, un p'tit pavé sur les méandres psycho-ventripotents de mon cerveau face au miroir

    Posté par Letipanda, 20 février 2013 à 14:10
  • Tes deux articles m'ont touchée mais en même temps, j'ai bien du mal à comprendre, justement parce que je n'ai (presque) pas de problèmes avec mon corps. (J'en ai d'autres, je ne suis pas superwoman non plus !) Tout ce que je pourrais te proposer, c'est d'en parler ensemble, si ça te tente. Du pourquoi et du comment qui est lié à mon histoire personnelle et à celle de mes parents.

    Posté par Miss Sunalee, 20 février 2013 à 17:21
  • @ Anna E.: merci

    @ Letipanda: merci pour ton témoignage, ça sent le vécu. Je te souhaite avec toute mon affection une bonne réconciliation avec ton miroir à l'avenir, petit à petit.

    @ Miss Sunalee: Merci pour ta proposition. En écrivant et en en parlant avec ma psy, j'ai ouvert un début de réponse que j'aimerais tester et développer un peu. Mais d'ici là, je trouverais ça intéressant de savoir, comme on (ça) fait, de l'autre côté du miroir et entendre ton expérience.

    Posté par Ness, 21 février 2013 à 08:44

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