Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

19 février 2013

L'histoire d'un corps - Partie I

(ce post est né d'un flot ininterrompu de pensées suscité par cet article de teparlerdemavie qui a fait l'exercice de se regarder dans le miroir avec bienveillance et de poser ses mains sur son corps sans critique) 

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J'allais commencer ce post par cette phrase: il m'a fallu longtemps avant de rencontrer mon corps. Et puis les grandes lignes du texte qui va suivre se sont déroulées dans ma tête et j'ai bien dû me rendre à l'évidence: force est de constater que ce n'est toujours pas vraiment arrivé. 

Vers la fin de mon adolescence, j'ai entendu pour la première fois le mot "dysmorphophobie". Ne sachant pas qu'il s'agissait d'un trouble bien plus grave que le flou qui entourait les limites de mon corps, j'étais persuadée d'en être atteinte. 

Je m'étais rendue à l'évidence, j'étais toujours à la recherche des contours exacts de mon corps, perdus quelque part dans le kaléidoscope des regards d'autrui posés dessus, de mon regard à moi, de mes complexes à géométrie variable et de la rigueur que je lui imposais, à ce corps. Un régime n'est qu'un but et non une réalité tangible, un chemin obnubilé par et vers d'autres contours qui nient les contours actuels, ne prend même pas la peine de les regarder. 

J'ai d'abord perdu les contours de mon corps entre l'image de petite fille grosse que j'avais de moi et la jeune fille "normale" que j'étais devenue sans m'en rendre compte. Je continuais d'agir comme une grosse, à ne pas manger des choses grasses ou sucrées en public par exemple. Je ne l'apprends à personne, les enfants sont assez méchants entre eux que pour marquer une personnalité à long terme. Alors que j'étais rentrée à la grande école (vers 11-12 ans), laissant derrière moi quelques kilos et les camarades de cours de récré pour qui j'étais "la boulotte", je n'ai pas réalisé que j'avais changé. Je n'ai pas vu. J'ai regardé, j'ai ausculté, j'ai harcelé pourtant (déjà) dans le miroir, mais je n'ai pas vu.

J'ai ensuite perdu les contours de mon corps entre ces complexes d'adolescente qui ne sait pas très bien où elle en est et le regard des hommes qui m'ont imposé une féminité. Cette féminité m'est tombée dessus de façon totalement inappropriée, avant que j'aie le temps de faire un quelconque chemin vers elle et à un âge où ce regard plus âgé est clairement mal placé. Pour faire court, j'ai grandi dans une ambiance de caserne du fait de la profession de mon père et j'ai eu des seins très tôt. 
Je me sentais schyzophréniquement grasse. D'un côté, la comparaison de la taille de mes cuisses avec celles des filles des magazines me donnait le tourni et me faisait voir flou, à force. Je n'ai jamais réussi à savoir si ma cuisse était plus grosse ou non que celle de la plus dodue des Spice girls (déjà presque passées de mode à l'époque, d'ailleurs). Ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Dire que ce petit rituel comparatif pouvait être pratiqué en groupe, quand on faisait le pacte entre copines de porter une jupe à l'école le lendemain. On abandonnait alors la sécurité du jeans pour ce qui nous apparaissait comme une prise de risque, enveloppées que nous étions dans notre pudeur et notre maladresse. De l'autre côté de ma schizophrénie, il y avait le dégoût du regard des hommes qui me faisait utiliser ce corps qui pourtant m'insatisfaisait comme une arme de séduction visant à renvoyer à son imbécilité l'individu que je dénigrais. C'était une arme à double tranchant, qui cadenasse dans le cercle vicieux de la dénigration celui qui convoite ainsi que son objet de convoitise. Mon corps m'a donc servi à construire une colère sur une faille, un fossé: un corps incertain complexé mais séducteur. 

J'ai aussi perdu les contours de mon corps dans une dynamique familiale. Tout n'est pas à jeter et je ne jouerais pas l'ingratitude mais j'ai grandi dans un milieu pour le moins délétère. Mon inconscient de jeune fille qui souhaitait "plus" a associé la passivité à l'obésité de mes parents (alors que cette association ne me vient pas à l'esprit en dehors du milieu familial). Alors que je me battais comme un beau diable pour sortir d'un milieu passif, j'ai toujours eu l'impression que l'obésité, comme la médiocrité, pouvaient me rattraper à tout moment. Les deux se mélangeaient dans mes craintes les plus tordues. Il fallait sans cesse que je continue à bouger pour ne pas me laisser rattraper. Il en a résulté une hyperactivité pour ce qui est du projet de vie et une persecution incessante pour ce qui est de mon corps, les deux naissant de cette angoisse familiale primaire. J'avais l'impression que si je lâchais du lest, je pouvais devenir obèse en 30 secondes. Je n'ai donc jamais pris 5 minutes pour considérer mon corps et l'accepter tel qu'il était dans le temps présent parce que je ne pouvais m'arrêter de courir. En réalité, je ne pouvais m'arrêter de fuir. Fuir quoi? La fatalité, comme une forme de destin de tragédie grecque génétique qui s'abattrait sur moi le jour où je cesserais de vouloir tout le temps me dépasser dans tous les domaines. Je ne me suis jamais offert de répis, jamais de compassion, ni de bienveillance envers moi-même. Je me suis à ce point persuadée que c'est cette attitude qui me sauvait que lorsque ma soeur à commencerà prendre du poids, je la plaignais de n'avoir jamais été grosse auparavant. Je plaignais sa bienheureuse inconscience. Elle n'avait pas la chance d'avoir intégré cette tyrannie qui aurait pu l'alerter avant que la balance lui indique les chiffres non désirés. 

Durant mes premières années d'université, j'ai perdu les contours de mon corps auprès une balance défectueuse. Ça parait vraiment con dit comme ça mais le résultat, c'est que du jour au lendemain, j'ai pris 10 kilos dans la vue. La veille, je disais à une amie en toute bonne foi qu'on avait le même poids et qu'effectivement, cette différence d'apparence était incompréhensible. C'était bizarre quand même. Le lendemain, je me pesais ailleurs que chez moi pour vérifier et je découvrais la bévue. Pour quelqu'un qui n'avait jamais rencontré les contours de son corps, c'était facile de n'avoir rien remarqué. Ça m'a fait très mal à l'intérieur, comme un gouffre, mais, sommes toutes, je ne me sentais pas plus perdue que d'habitude...

 

La suite demain. 

Posté par Ness - Thor à 08:15 - Mon nombril, entre autres - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires

    Le rapport au corps est quelque chose de tellement complexe, à la fois très personnel et totalement social. Comme beaucoup j'ai toujours eu des problèmes avec le mien de corps [passons les détails de ce désamour corporel qui se tait parfois mais hurle le plus souvent son malaise], mais ce qui me fait encore plus mal c'est de voir des gens de mon entourage s'infliger des punitions à cause d'un corps soit-disant massacré. Se rendre malade, se faire du mal, à cause des images, fausses bien entendu, que les enfants/adolescents leur ont craché au visage.
    En tout cas je trouve que ton billet est très lucide sur la question.

    Posté par elanorlabelle, 19 février 2013 à 19:29
  • @ Elanorlabelle: Merci. C'est dingue que ce soit si rude d'être gentil envers soi-même, ça devrait être la base...

    Posté par Ness, 21 février 2013 à 08:46
  • Tout à fait d'accord. Bizarrement je serais tentée de dire que plus on est "gentil" envers autrui, plus on est le contraire envers soi. On trouve alors aux autres des qualités, des circonstances atténuantes, que l'on arrive du coup plus à trouver chez soi: il faut bien blâmer quelqu'un, si ce n'est pas l'autre, ce sera soi.

    Posté par Elanorlabelle, 21 février 2013 à 08:51

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