Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

23 août 2012

A propos du sexisme bien-pensant, notamment...

L'hommage d'Armalite aux hommes féministes m'a rappelé ce post que j'avais préparé sans jamais le terminer. Il aborde en passant et sur un sujet bien moins effrayant que l'actualité rappelée par Armalite le difficile quotidien des hommes féministes (j'aime la portée dramatique de cette phrase). Oui, difficile, car partageant ma vie avec l'un d'eux, il n'est pas rare de le voir peiner en société quand l'une de ses oppositions à l'injustice (ou son terreau) le fait passer du côté des moralisateurs-enquiquineurs sans humour.

Problème accentué par le fait que les gens que nous côtoyons sont évidement pour que la femme dispose de son corps, pour la contraception, pour l'avortement et pour le salaire égal. Ils ne diraient jamais le contraire. Leur sexisme est plus subtil. Et d'autant mieux assumé.

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Les femmes de gauche vont-elles encore sucer avec autant d'enthousiasme leurs compagnons plein d'humour bien pensant?  

Il paraîtrait que la fellation est plus répandue chez les femmes votant à gauche, d'après un sondage ifop qui fut réalisé au moment de la présidentielle 2012. 

Mais oui bien sûr, en tant que femme de gauche, je suis ravie de savoir que ce que l'on retient de moi est que je suce bien. Je suis ravie qu'on ai donné argent et retentissement à une recherche qui ramène mon positionnement politique à ma sexualité. Plutôt qu'à toutes les autres recherches qui tentent de mettre en lumière l'ensemble des mécanismes qui font que c'est toujours un problème pour les femmes de faire leur place en politique sans qu'on parle de la couleur ou de la longueur de leur jupe*. Plutôt que toutes les recherches qui essayent de dépasser les lieux communs des débats sur "pour ou contre les quotas"*. Plutôt que celles qui expliquent pourquoi les femmes sont toujours ramenées à leur sexe.  

Et quelle sexualité? La fellation je suis pour, mais un article qui se base uniquement là-dessus, accompagné d'une série d'hommes qui s'en gaussent sur les réseaux sociaux, ça donne l'image d'une sexualité à sens unique au service du plaisir de l'homme et ça me laisse un goût amer, sans vouloir faire de mauvais jeu de mot...

Je suis également ravie de voir la boucle se boucler, la diffusion de ce type de gros titres faisant partie de ces mécanismes de reproduction des structures mentales de nos sociétés à l'origine des inégalités hommes/femmes persistantes. (Le terreau sus-cité. Plein de recherches expliquent comment ça marche, la reproduction des inégalités, à dos de stéréotypes et d'associations d'idées. Plein d'études expliquent pourquoi, alors que nous avons toutes ces jolies lois qui l'interdisent, l'écart de salaire homme/femme est toujours aussi important par exemple. ça vous intrigue pas vous? Mais on en parle pas...)

Oui, parce qu'en terme de diffusion, l'info a très bien fonctionné. Ce qui m'a agacé le plus, c'est le relais de l'information sur les pages facebook/twitter de certaines de mes mâles connaissances qui font passer l'info au rang de blague grivoise accompagnée d'un rire gras. Mâles connaissances qui sont tombées des nues quand l'opération fut taxée de sexisme. Par Spéculoos, en l'occurrence. Qu'ils ont allègrement rembarré. Parce que "faut pas exagérer" et "c'est de l'humour". Et lui, un empêcheur de rire en rond. 

C'est facile de faire preuve d'humour, quand il te caresse dans le sens du poil. 
Pire que le sexisme ordinaire, le sexisme autorisé et bien pensant qui repose sur l'idée qu'entre nous, gens bien informés et proclamant par ailleurs l'égalité des sexes, on peut bien se faire quelques petites blagues grasses et s'autoriser un peu de sexisme sans conséquence. Un peu comme ceux qui se permettent de faire des blagues racistes en les accompagnant d'un clin d'oeil entendu parce qu'on sait très bien "qu'entre nous, on est pas raciste". Mais le jour où leur pote noir est présent, bizarrement ils sont moins prolixes, ou alors on ils s'assurent qu'il a bien le même sens de l'humour et qu'il ne le prend pas mal. Ce qui montre bien qu'il y a une couille dans le potage. 

En la matière, pour la femme, la morale populaire décide souvent à sa place qu'elle doit avoir le sens de l'humour et de la flexibilité ou alors elle est vite taxée de féministe enragée. On comprend qu'elle puisse être vexée 5 minutes par un mot déplacé, mais on prescrit alors aux femmes l'humour sous peine de passer pour une vilaine féministe. 

Et c'est là que ça coince pour les hommes: ils n'ont même pas l'excuse d'être intimement vexés, d'être une femme à fleur de peau et légèrement trop à cheval sur les détails lorsqu'ils relèvent le sexisme. Leur attitude surprend... 5 minutes. Puis ils sont condamnés à errer dans les lymbes, n'étant ni des hystériques, ni des mâles virils... Exclus de la communauté du rire gras, ils sont des moralisateurs. 

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Illustration associée à cet article

Le problème à mon sens, c'est que le sexisme autorisé et bien pensant s'accompagne souvent d'un souhait d'égalité aussi bien pensant que superficiel, et vice-versa. Ce sexisme est protégé par le refus de se pencher sur les détails. D'essayer de comprendre comment les inégalités se reproduisent. Quand on gratte un peu, on se rend compte que ces gens-là* n'ont pas vraiment développé leurs réflexes critiques en matières de sexisme. 

On nous a collé sous le nez depuis l'école secondaire (voire avant) les lunettes à repérer le racisme et l'extrême droite à des kilomètres à la ronde. Elles nous permettent et c'est fort heureux, de dénoncer certaines pratiques et propos effrayants. Mais aussi, et c'est plus lourdingue, d'atteindre le point godwin en moins de 2 minutes pour se faire traiter de fascite/nazi dans les conversations usuelles sur la politique. Mais soit. 
Par contre, point de lunettes pour le sexisme, qui reste entouré de son confortable manteau d'indifférence et de banalité. Comme le relève Sasa, bizarrement et c'est assez dramatique quand on y pense, dans une discussion autour du sexisme, le point godwin est atteint quand le mot "féministe" est lâché, et il est loin d'être une louange. 

J'ai dans mon entourage des hommes et des femmes qui portent en permanence les deux paires de lunettes. Et j'aime particulièrement ces hommes quand ils réagissent au sexisme de façon aussi épidermique que s'ils avaient été touché à l'intérieur. Mais de façon si réfléchie qu'ils ne sont pas pris au dépourvu quand on leur demande de s'expliquer.  

Etre vraiment pour l'égalité en profondeur, c'est avoir l'esprit vif et bien informé pour pourvoir reconnaître et déconstruire tous les systèmes de reproduction de l'inégalité dont est parsemée la vie quotidienne ET ne pas manquer d'humour.

"Et là, tu n'as fait preuve que d'humour , si tu vois ce que je veux dire", aurais-je eu envie de dire à celui qui était a l'origine du rire gras partagé sur les réseaux sociaux avec ses amis bien-pensants. En effet, j'ai comme l'impression que les points que je soulève au début de ce post n'ont pas eu le temps de se développer dans sa petite tête avant qu'il ne clique sur le bouton "j'aime" et "partager" de sa page facebook. 
C'est là que le bât blesse: l'absence de réflexe de réflexion.  

Je vous laisse un ancien post de Sasa La Loute, qui expose avec une sensibilité différente de la mienne un autre moment qu'elle considère être du sexisme ordinaire et la sensation désagréable d’être un-e moralisateur/trice de la conscience de l’avoir relevé.

Je me permets d'incorporer une partie de sa conclusion au sein de la mienne.
Certes, diffuser l’information qui dit que les femmes de gauche pratiquent en nombre la fellation et en rire ne fait pas de l’homme en question un sexiste qui s'oppose corps et âme à l’égalité homme/femme. Mais la démarche, elle, produit du sexisme (et vivre dans le déni, encore plus). Et c'était d'ailleurs ce que Spéculoos soulevait: "c'est sexiste" et non pas "tu es sexiste".
Par contre, quand la personne en question réagit virulement à la dénonciation de ce sexisme comme s'il avait été attaqué personnellement, il met plus d'énergie à défendre l'image de progressiste bien-pensant qu'il a de lui-même qu'à faire avancer l'égalité homme-femme, à mon sens.
Et « en dénonçant « la police de la pensée » / le « trollage » s’agissant de la remarque faite sur l’aspect sexiste de son tweet, il (me) prouve qu’aujourd’hui encore, le sexisme reste encore un tort peu considéré. Comme si ça n’était finalement qu’un paravent réactionnaire déployé par des femmes (les féministes, ces mochetés aigries qui ne s’épilent pas) pour emmerder ces salauds de mecs. Si un gars correctement neuroné pense cela, je me dis qu’on est pas sortis de l’ornière".

 ***

* D'ailleurs, on a vu ce que ça a donné depuis...

* ça aussi, on a vu ce que ça a donné depuis...

* Quand je dis "ces gens-là", j'aurais tendance à les caricaturer en parlant de capitaleux universitaires - dont je fais partie - qui pensent être les seuls doués de la pondération et du bon sens car il sont détenteurs du savoir officiel et d'une certaine capacité d'analyse, ce qui les place bien au-dessus, selon eux, de la plèbe du bon peuple non instruit qui regarde TF1 et s'emporte trop vite, souvent sur leurs voisins, ce qui rempli la grille des programmes de la dite-chaîne télévisée.

Posté par Ness - Thor à 11:54 - Avec des vrais morceaux de féminisme dedans - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Rien à ajouter... tout est dit.

    Posté par Kimie, 23 août 2012 à 20:03
  • C'est clair que le terme de féministe est devenu une insulte comme si on était des espèces de harpie... Ce que je trouve vraiment effrayant ce sont les filles qui aujourd'hui ont intériorisé certaines mornes sexistes et ne se rendent pas compte que ce n'est pas normal... Qui va défendre nos droits si les filles elles-mêmes ne se sentent plus concernés

    Posté par Chat 3d, 24 août 2012 à 15:47
  • @ Chat 3d: bienvenue par ici et merci pour ta contribution

    Posté par Ness, 28 août 2012 à 10:13

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