Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

23 février 2012

Petit théâtre du tram

92fortjacoJe suis montée dans un tram où se trouvaient deux hommes. Deux types qui venaient de finir leur journée de boulot et qui discutaient une bière à la main. Ni trop alcoolisés, ni des illuminés, pas de cette classe d'originaux des transports en commun un peu inquiétants, ceux dont on n'arrive pas à juger avec précision de l'inofensivité et qui nous font choisir un siège deux-trois places plus loin, juste au cas où. 

Deux types, quoi. 

Au bout de quelques minutes j'avais déjà entendu un bon nombre de failles dans la vie du plus bavard. Des blessures d'amour propre ou de virilité, qui lui étaient arrivées à lui ou à ses amis de galère. Son compagnon de route approuvait entre deux gorgées. 
Un tel, ami dispendieux et démonstratif de ses richesses (fêtes, cigares et tournées générales), l'a refoulé à deux reprises alors qu'il était dans le besoin. "Mais tu sais, les amis, les véritables amis, pour moi, c'est quand on a, on partage, je lui ai dit. Si moi j'avais de partagerais. C'est vrai, c'est ça la vie, non?". Le tout parsemé d'un ou deux noms d'oiseaux pour la forme.  
Puis vint le sujet du divorce: "tu sais sa femme, elle fait juge et avocat. Elle a décidé toute seule qu'il pourrait voir ses enfants trois fois par semaine. ça c'est facile hein, elle lui a dit, tu peux les voir 3 fois par semaine. Point. Elle a décidé toute seule. ça c'est les femmes! Avec moi, moi je pourrais pas, ça se passerait pas comme ça!"

Blessé mais pas terrassé, le gars déployait une énergie amère pour expliquer tout ça. De sa bouche sortait un chapelet de bons principes, sur la vie, l'amitié, l'argent, un peu l'amour. La façon dont il aurait été droit et juste et plus humain à leur place, à tous. Des proverbes, maximes et phrases toutes faites qui venaient bâtir un mur sur une plaie ouverte et mettre des mots sur un peu de rancoeur bien plus que prêcher la bonne parole. On y sentait comme le souhait d'avoir enfin l'occasion d'en découdre. Une envie un peu pataude et approximative d'ours mal lèché, mais quand même c'était pas rien, à l'entendre parler. 

A l'arrêt suivant sont montés 5 jeunes blacks hyper lookés. Relativement tektoniks (pour peu que ça existe encore), très fluo. Un peu trop?

J'ai toujours le nez en l'air à observer un peu tout le monde. En l'espace d'une fraction de seconde, j'ai vu une mimique plutôt négative s'inscrire sur le visage du bavard. Une expression ultra fugace qui disait qu'il n'est pas du genre à apprécier la compagnie des bronzés. Des blessures d'amour propre et de virilité au racisme, le lien n'est pas systématique mais était pour le coup d'une incroyable lisibilité. 
Du coup, j'ai pas été étonnée quand le ton est monté. C'était lisible. J'ai pas entendu qui a dit quoi en premier, mais c'est un peu comme si j'avais enregistré les ondes sismiques avant le tremblement de terre (pour en revenir à la tektonik). L'action avait commencé avant. 

Le bavard marmonait, appelait la confrontation et lançant par ci par là des remarques racistes sur le même ton aigre avec lequel il avait raconté sa vie (pas à moi, mais j'ai des oreilles qui traînent). Le mec qui se faisait invectiver verbalisait qu'il n'avait pas peur d'en découdre tandis que ses potes faisaient redescendre la pression à chaque fois, l'empêchant d'aller se battre et lui conseillant de laisser couler. 

Quand les deux gars à la bière sont descendus sans qu'aucun coup ne soit échangé, les jeunes ont laissé décanter bruyamment l'énervement de ce qui venait de leur arriver, ce qui a fini d'effrayer les personnes qui venaient d'entrer dans le tram et n'avaient pas suivi toute la scène. Entre eux mais à destination du public, leur échanges nous laissaient à tous savoir que si on l'avait laissé faire, l'insulté aurait utilisé sa force physique. Et que les deux types étaient des cons sans couilles.

Une scènette bien rodée qui a rétabli l'honneur viril de tous, ça aussi c'était lisible. 

Par contre, en changeant de tram, j'ai croisé une femme au téléphone qui montait. Elle disait "non, non je ne peux pas venir directement, il faut que je repasse par chez moi d'abord. Mes cheveux sont hyper sales, je dois absolument les laver, je ne peux pas sortir comme ça!"

Elle avait les cheveux propres. Ça m'a laissée complètement perplexe.  

(photo

Posté par Ness - Thor à 08:35 - Commentaires [5] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Je trouve fascinante cette façon que tu as d'observer les gens et de raconter leur histoire, ces tranches de vie que tu nous livres et qui sont extrêmement bien racontées... Cela démontre une très grande sensibilité et un vrai talent de conteuse. La chute m'a fait rire. La complexité du type te parlait, mais pas celle de cette femme, c'est marrant comme certains comportements nous paraissent complètement hermétiques.

    Posté par Isa, 23 février 2012 à 09:22
  • C'est ce que je préférais dans les transports en commun quand je les prenais tous les jours : c'est être au spectacle et écouter les conversations des gens, les observer...

    Posté par Colinette, 23 février 2012 à 12:58
  • @ Isa: merci beaucoup. En fait, j'avais raconté cet épisode à Spéculoos qui avait ri, c'est ce qui m'a poussé à essayer de l'écrire ici.

    @ Colinette: Les araignées sur les pages internet sont une de mes plus grandes angoisses dans la vie. J'ai eu une peur bleue sur ton blog!

    Posté par Ness, 24 février 2012 à 09:21
  • J'étais dans le 92 le we dernier, en route vers chez moi, avec en face de moi un garçonnet qui devait avoir pas plus de 11 ans et qui semblait seul. Il lisait des livres pour enfants sur "La Chine Antique" et semblait complètement absorbé par sa lecture. Une vieille dame lui a demandé si c'était intéressant. Le ket a levé la tête et dit d'un air suffisant et supérieur" tout à fait. C'est passionant. Ils reprennent les maximes des grands maîtres", avant de se remettre à lire. la vieille dame a lors dit "la couverture est jolie en tout cas" ce qui a laissé le petit garçon de glace. J'ai eu un mal fou à ne pas éclater de rire... Ouais, parfois les transports en commun c'est drôle. Mais en général ça réussi juste à m'énerver vu le condensé de populace malpolie, odorante et bruyante.

    Posté par Sun Jae, 24 février 2012 à 13:48
  • ... le condensé de populace malpolie, odorante et bruyante qui les fréquente. J'ai zappé la fin de ma phrase. On est vendredi...

    Posté par Sun Jae, 24 février 2012 à 13:51

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