Les filles sages vont au paradis, les autres où elles veulent

15 décembre 2011

De la féminité, réponse à Armalite

Voici un post un peu en vrac, qui a commencé sous la forme d'un commentaire et qui a tellement enflé que je suis venue le placer ici. Il répond au post d'Armalite qui pose la question de la féminité, du "qu'est-ce qu'être une femme, un homme?". Je vous invite à lire sa note avant de plonger dans le texte décousu qui va suivre. 

Je ne sais pas si ma réponse va tenir en 3 lignes ou en 30 car Armalite touche à un sujet qui m'occupe 7j/7, celui qui me permet de payer mon loyer et les croquettes du lapin d'une part, et sur lequel je cogite intimement depuis quelques temps d'autre part. 

Du coup, ce post risque de ne pas faire avancer du tout le schmilblick et d'être un rien narcissique, en ce sens qu'il pose par écrit pour la première fois les jalons d'une réflexion personnelle (une utilisation parmi d'autres du blog). Je préfère prévenir ici pour éviter les dizaines de lignes qui vont suivre à qui ne serait pas hyper partant pour un si long tête à tête avec mon nombril :-)

albatros

Un albatros. Cette illustration est-elle en rapport avec le propos? Suspens...

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Pour moi, la féminité, ça a été depuis longtemps (depuis avant mon boulot) un construit social qui pressionne les femmes et qui, en distribuant les rôles, les qualités et les défauts selon le sexe, les dirige vers certains destins bizarrement moins sympathiques que ceux des hommes, même si plus aussi systématiquement qu'avant. Cette forme de "pression", je la ressens régulièrement. Je m'explique: malgré mon degré de conscience à propos du genre (envisagé ici comme un modèle unique à suivre) et mon envie de m'en détacher, il m'arrive encore de me laisser avoir par mon éducation ou certains clichés sexués. Je ne suis pas en guerre contre tous les clichés sans distinction. J'adore les vernis à paillettes mais j'aime moins quand - pour choisir un exemple concret - souhaitant depuis peu faire un enfant, je me projette en mère martyr quasi-célibataire comme si tout allait reposer sur moi, me rendant compte in extremis, à deux doigts de la répulsion que me provoque cette idée, qu'il est grand temps de faire marche-arrière toute. Qu'il s'agit en réalité d'une image figée que je me suis construite avec l'aide de mon environnement (famille, société, médias,...) et que j'ai oublié d'intégrer mon compagnon au tableau. Que certes tout n'est pas rose pour les mères, mais qu'il sera présent, parce que les rapports homme-femme ont changé, entre autre.

J'avais donc une vision hyper négative et nocive de la féminité. Je suis encore de cet avis pour ce qui est du construit social. Cela est accentué par le fait que je bosse avec de nombreux autres chercheurs dans des tas de domaines des sciences humaines. Leurs recherches montrent sans équivoque les liens entre les clichés féminins répétés ad nauseam et les inégalités de salaire, par exemple et pour le dire vite. 

En fait, je pense un peu comme Armalite. Je ne me sens ni définie par mon sexe ni par mon genre, je suis moi ou du moins je m'applique tous les jours à l'être, considérant que je suis aussi un produit complexe de la société dans laquelle j'ai grandi (celle-là même qui accorde des valeurs différentielles aux hommes et aux femmes en essayant de nous faire croire depuis plus d'un siècle qu'elles sont inscrites dans les gènes) et que je me fais parfois rattraper par les vilains clichés (pas ceux à paillettes, les autres). Si je dis sans états d'âmes particuliers que je suis plus douée en meubles ikéa qu'en cupcakes (pour reprendre les termes d'Armalite qui m'ont beaucoup amusés), je mesure toujours aussi vivement le chemin qu'il y a à parcourir entre cette affirmation et le discours ambiant (qui par ailleurs contient plus d'un son de cloche, dont beaucoup sont de plus en plus positifs et d'autres régressent bref, une grosse soupe).

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Qu'est-ce qui a changé?
Il y a peu, j'ai ressenti le besoin de démêler mon féminisme, de ma recherche scientifique sur le genre et de mon cheminement personnel par rapport à mon corps de femme. Les trois ont déboulé dans ma vie plus ou moins en même temps et ça tiraillait de tous les côtés. En gros, je savais ce que je refusais mais jamais ce que je ressentais. Je faisais passer mon féminisme pour du scientifisme et inversément, je mettais malgré moi trop (de moi) de féminisme dans mon travail, ce qui m'éloignait d'une réelle compréhension de mon objet de recherche. J'intellectualisais des choses qui prenaient leur source dans les tréfonds de mon intimité.

Le démêlage s'est déroulé sur le fil du rasoir, un vrai travail d'équilibriste. Il fallait que je réussise à défaire les noeuds en me tenant éloignée de l'idée fort ancienne qui m'agace au plus haut point, complètement anti-féministe et relativement freudienne, qui veut qu'une féministe est une femme qui n'accepte pas sa féminité et qu'elle doit se guérir de sa colère pour s'accomplir en tant que femme. L'histoire de la psychologie démontre à quel point cette discipline est forte pour médicaliser tout sujet qui tente de remettre en question le système.  Bref, cette difficulté illustre à elle seule à quel point tout s'entremêle, entre intellectualisation et cheminement personnel. 

 ***

Cette réflexion a fait émerger la voie qui me fait me sentir moi en même temps que me sentir femme parfois. Ce n'est ni la voie du sexe biologique ni celle du genre. C'est la voie sensorielle. J'intellectualise moins, je ressens donc plus de choses. Et comme ses sensations passent par le corps, certaines de ces manifestations sont "féminines", vu que j'ai un corps de femme (sans blague). Mais je ne suis pas sûre qu'il s'agisse vraiment de féminité. Un ou une marathonien-ne a également une expérience spécifique de son corps et ce n'est pas sexué.  

 

Cuillere_bois_ronde

Une cuillère en bois

En gros, le corps est l'interface qui interagit avec le monde. Tu ne fends pas l'air de la même façon si tu es un colibri ou un albatros. De la même façon que la cuillère en bois, le fouet ou la spatule ne s'enfoncent pas dans la pâte à cupcake de la même manière. Les expériences sensorielles, de la même façon que la forme de mon corps féminin, font que j'ai un rapport au monde qui m'est propre. C'est un élément - aussi important que les autres - qui me définit parmi la multitude de mes traits de caractère. Maintenant que j'ai goûté à ça, je peux dire que je n'aurais jamais pu être un homme et que j'ai énormément d'affection pour mon corps de femme. Alors qu'avant ça ne me parlait pas du tout. 

*** 

Aujourd'hui je peux dire plusieurs choses: 

- Je suis féministe (je vous passe les détails, il y a tellement de façon d'être féministe) et cela se concrétise par certains choix dans la façon de vivre ma vie de couple ou dans les sujets que j'ai à coeur de défendre, par exemple. Ce sont des choix personnels, des prises de positions et je comprends bien que tu ne les partages pas.

(Remarque (j'en profite): être féministe ne veut pas dire correspondre à l'idée caricaturale que les gens se font des féministes. Alors arrête de te moquer de mon vernis à ongles à paillettes comme si tu m'avais pris en flagrant délit de malhonnêteté intellectuelle)

- Je suis chercheuse en études de genre. Je peux t'affirmer, avec tout un attirail scientifique et en toute objectivité, qu'il y a un lien entre une blague sexiste et une inégalité de salaire. Ce qui ne veut pas dire que je manque d'humour, je préfère le rappeler. Viens, si tu veux je t'explique. 
Et de la même façon que tu ne demandes pas à ton médecin d'être moins intransigeant quand il te dit que la cigarette provoque le cancer du poumon, ne me demande pas d'être moins féministe quand je fais ce lien entre la blague et inégalité. Si tu n'es pas d'accord, j'espère que tu prendras suffisament au sérieux mon job pour faire comme les lobbys du tabac, essayer de prouver le contraire de ce que je dis. 

- Et enfin, je suis une cuillère qui fend la pâte à cupcake comme un albatros (oui, ce point là est encore un peu flou).

 

*Voilà. Si vous avez tout lu, j'hésite entre vous demander pardon pour ma prose hésitante et vous dire "je vous avais prévenu" ;-)*

Posté par Ness - Thor à 16:39 - Avec des vrais morceaux de féminisme dedans - Commentaires [5] - Permalien [#]

Commentaires

  • Ce que tu dis est très intéressant mais soulève, de mon point de vue, une autre question. Tu dis que tu aimes le rapport sensoriel que tu as au monde en tant que femme, et que de ce fait tu n'aurais jamais pu être un homme. Mais tu ignores le rapport sensoriel que tu aurais eu au monde en tant qu'homme. Si ça se trouve, tu aurais préféré...

    (Et je suis fan de "je suis une cuillère qui fend la pâte à cupcake comme un albatros", ça ferait une merveilleuse bio Twitter)

    Posté par Armalite, 15 décembre 2011 à 17:36
  • En toute logique oui, tu as raison. Ma formulation est maladroite. Disons que j'ai fini par trouver ça tellement savoureux d'être une femme que l'idée d'être un homme ne me fait pas du tout envie.
    J'ai développé comme de l'affection pour cette expérience sensorielle et la quitter (si on me "proposait" de changer) serait une véritable déchirure aujourd'hui, alors qu'avant ça ne me faisait ni chaud ni froid.

    Posté par Ness, 15 décembre 2011 à 18:04
  • Alors arrête de te moquer de mon vernis à ongles à paillettes comme si tu m'avais pris en flagrant délit de malhonnêteté intellectuelle => Je peux m'en resservir ? Il semblerait que pour certains thèse et vernis soient incompatibles ... comme si ma thèse allait être moins bonne si je la rédige avec du vernis vert Oo

    Pour ce qui est de la féminité, c'est un sujet compliqué. J'ai longtemps mis de côté tout ce qui était féminin chez moi, avant de faire le cheminement inverse.

    Posté par Akroma, 19 décembre 2011 à 12:30
  • Vas-y, je t'en prie, sers-toi c'est cadeau... (le cadeau de la fille qui assume son vernis rose à la fille qui assume son vernis vert)

    Posté par Ness, 20 décembre 2011 à 09:38
  • Merci ! Et parfois vert, ça suffit pas, alors je rajoute des paillettes

    Posté par Akroma, 20 décembre 2011 à 14:02

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